Le Trochiscanthe nodiflore [TN]

n°1008 (2026-03)

mardi 20 janvier 2026

"Lettre hebdomadaire" du site "Rencontres Sauvages"
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Antonio VIVALDI - Concerto pour luth RV 93

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Ami, cache ta vie et répands ton esprit.

Un tertre, où le gazon diversement fleurit ;
Des ravins où l'on voit grimper les chèvres blanches ;
Un vallon, abrité sous un réseau de branches
Pleines de nids d'oiseaux, de murmures, de voix,
Qu'un vent joyeux remue, et d'où tombe parfois,
Comme un sequin jeté par une main distraite,
Un rayon de soleil dans ton âme secrète ;
Quelques rocs, par Dieu même arrangés savamment
Pour faire des échos au fond du bois dormant ;
Voilà ce qu'il te faut pour séjour, pour demeure !
C'est là, - que ta maison chante, aime, rie ou pleure, -
Qu'il faut vivre, enfouir ton toit, borner tes jours,
Envoyant un soupir à peine aux antres sourds,
Mirant dans ta pensée intérieure et sombre
La vie obscure et douce et les heures sans nombre,
Bon d'ailleurs, et tournant, sans trouble ni remords,
Ton coeur vers les enfants, ton âme vers les morts !
Et puis, en même temps, au hasard, par le monde,
Suivant sa fantaisie auguste et vagabonde,
Loin de toi, par delà ton horizon vermeil,
Laisse ta poésie aller en plein soleil !
Dans les rauques cités, dans les champs taciturnes,
Effleurée en passant des lèvres et des urnes,
Laisse-la s'épancher, cristal jamais terni,
Et fuir, roulant toujours vers Dieu, gouffre infini,
Calme et pure, à travers les âmes fécondées,
Un immense courant de rêves et d'idées,
Qui recueille en passant, dans son flot solennel,
Toute eau qui sort de terre ou qui descend du ciel !
Toi, sois heureux dans l'ombre. En ta vie ignorée,
Dans ta tranquillité vénérable et sacrée,
Reste réfugié, penseur mystérieux !
Et que le voyageur malade et sérieux
Puisse, si le hasard l'amène en ta retraite,
Puiser en toi la paix, l'espérance discrète,
L'oubli de la fatigue et l'oubli du danger,
Et boire à ton esprit limpide, sans songer
Que, là-bas, tout un peuple aux mêmes eaux s'abreuve.

Sois petit comme source et sois grand comme fleuve.

Victor HUGO - à un poète


 
Chamois au lever du jour

La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs), Fort Mahler
vendredi 26 décembre 2025



Château de Joux au lever du soleil
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs)
vendredi 26 décembre 2025


Château de Joux au lever du soleil
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs)
vendredi 26 décembre 2025


Chamois mâle
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs)
vendredi 26 décembre 2025

Portrait de Chamois mâle
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs)
vendredi 26 décembre 2025

Chamois mâle
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs)
vendredi 26 décembre 2025

Chamois mâle
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs)
vendredi 26 décembre 2025

<image recadrée>

Chamois mâle
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs)
vendredi 26 décembre 2025




Chamois mâle
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs)
vendredi 26 décembre 2025



Chamois mâle
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs)
vendredi 26 décembre 2025



Château de Joux
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs)
vendredi 26 décembre 2025



Ronce
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs)
vendredi 26 décembre 2025
<image recadrée>



<image recadrée>



<image recadrée>



Chamois femelle
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs)
vendredi 26 décembre 2025



<image recadrée>



la Harde
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs)
vendredi 26 décembre 2025



Chamois femelle
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs)
vendredi 26 décembre 2025

<image recadrée>

Le village et le Château de Joux
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs)
vendredi 26 décembre 2025

 


Suggestion de lecture :

"Je veux être de tout mon temps. En écrivant ça, j’ai simplement l’impression d’encourager une disposition, quelque chose qui vient avec les années, une forme de plénitude plutôt étonnante. Car l’âge me rend par ailleurs plus fébrile, plus maladroit, plus raide, plus irritable à la moindre contrariété matérielle. Mais, et comme en regard, je sens une amplification, une mise en perspective de différentes strates de la vie, une mise en abyme. Une opération qui n’a pas de nom algébrique. Une addition qui se transforme parfois en multiplication. C’est cela qui m’intéresse, et change la texture du présent. Comment l’addition se transforme en multiplication. Comment tout ce qui devrait peser étroitement devient plus large et plus léger.

[...]

Caramel beurre salé. Café. Speculoos. Marron. Pain d’épice. Crème brûlée. Tiramisu. Cookie. Pistache. Réglisse. Je vais vers ces parfums de glace, quand la carte du restaurant, les casiers ouverts du glacier de plein air les déclinent en nuances étonnantes ou classiques. J’aime les associer – pas plus de deux quand même, après la confusion s’installe. Pourquoi d’emblée aller vers ce registre-là, ces camaïeux d’automne et de sous-bois, cette tonalité comme en retrait, pourquoi trouver que la subtilité est là, l’idée d’une chaleur au cœur du froid, des sensations bémolisées, une chance de différence ? Est-ce biologique, ou culturel ? Quand j’étais enfant, je trouvais que praliné, vanille et même chocolat étaient des parfums pour les vieux. Le pire, c’était plombières. Rien que le nom, si bourgeoisement français. De la vanille fade incrustée de petits éclats de fruits confits. Un raffinement pour l’ennui gourmé des fins de communion solennelle. Déjà la vanille fond dans le plat trop grand. Mes premiers rêves de glaces étaient tout le contraire. Libres et ensoleillés. Sur le trajet de retour du lycée, à douze ans, j’avais vu la réclame pour des Esquimau à l’eau. Trente-cinq centimes. Oui, en fouillant bien dans mes poches, je pouvais trouver trente-cinq centimes. Deux parfums seulement : orange et citron, comme pour le soda Pschitt. J’avais dû jouer au foot à la sortie des cours. Glace à l’eau. Tout le reste était rejeté dans une épaisseur crémeuse, lourdement aseptisée. Le bonheur, si léger, c’étaient l’orange et le citron sur bâtonnet, juste un peu translucides, et qui laissaient filtrer à leur sommet une lumière auréolée de pur désir. Un impalpable velouté blanc de trop de froid à la surface, et puis vite la langue allait vers l’idéal, la matité de la couleur, la précieuse fragilité de la consistance – parfois, un morceau de banquise se détachait trop vite. Mais tout à la fin, l’orange et le citron se resserraient en frange étroite autour du bâtonnet, et l’on pouvait lisser à l’infini l’oblong délice du dernier glaçon de fruit.

Après, mais bien après, il y aurait les bâtonnets framboise, fraise, un stupéfiant pouvoir de retrouver par tous les temps les fruits qu’on mangeait seulement l’été. Mon vrai désir de glace a gardé ces couleurs : orange, citron, fraise, framboise. Ils me semblent toujours les plus forts, les seuls capables d’apaiser la soif qui vient après une partie de foot. Pourquoi choisir désormais le retrait, le café-speculoos ? C’est mystérieux. En essayant d’épuiser la quintessence décalée, trop civilisée de marron-pain d’épice, je tiens toujours par en dessous l’éclat de la framboise et du citron, comme si les parfums ne s’étaient pas substitués les uns aux autres, comme s’ils s’étaient enrichis, comme si l’idée même d’abolir la fraise et l’orange au moment de se décider pour caramel beurre salé-crème brûlée était une façon de tout déguster ensemble en faisant semblant de se résigner. Il y a le soleil de l’orange et du citron dans le sous-bois du caramel beurre salé.

[...]

Ça vient comme ça, à l’adolescence, dans la barbarie d’un gymnase. Celui de mon lycée était particulièrement étroit, austère. Mais tous les gymnases sont les mêmes. Dans la dureté sournoisement élastique des matelas de caoutchouc empilés sur le sol sous les agrès, dans le demi-jour exsangue, la lumière d’aquarium qui passe par les vitres poussiéreuses. Je n’aurais sûrement pas éprouvé cela si j’avais été plus souple, plus fort des bras. Mais au-delà de l’exercice désagréable qu’il faudrait affronter, d’avance confronté à l’échec, je sentais une vérité, une âpreté irrémédiables. La barre fixe, les barres parallèles, et même le simple tapis de sol où j’exécutais dans une contorsion douloureuse une roulade ridicule me disaient bien plus. Des attentes infinies dans des lieux mornes, une désespérance cruellement distillée, une asphyxie. Je m’effaçais du mieux que je pouvais, feignais de me préparer à l’exercice, et du coin de l’œil attendais que le professeur d’éducation physique s’intéresse à un autre élève, un autre agrès. Bien sûr, plus tard, il y aurait une note donnée pour une prestation catastrophique. Mais c’était plutôt une délivrance. Ce qui comptait, c’était avant, et cette certitude désolante : quelqu’un, quelque part, vous demanderait toujours quelque chose qui allait contre votre nature, vous mettrait dans une situation irrémédiable. Et vous vous sentiriez en faute. Je haïssais cette odeur de sueur et de chaussettes, tout ce vert pâle, le cliquetis des barres parallèles, l’hypocrisie du cheval d’arçons, polochon de cuir pervers où je m’enfonçais pitoyablement, quand d’autres trouvaient prétexte à s’envoler. C’est étrange. Tellement plus tard, en accompagnant la fin de vie de quelqu’un que j’aimais dans un ehpad, j’ai retrouvé ce que je ressentais dans le gymnase. L’odeur ? Pas vraiment. Si l’on excepte les recoins où la suspicion de l’urine se trouvait trop tôt confirmée, l’ehpad sentait surtout le désinfectant, une espèce de fausse asepsie. Mais davantage surnageait cette sensation de confinement sans espoir, dans une tonalité sourde.

Il y en a plein dans une vie, des lieux et des journées comme ça, des salles d’attente ouvertes au vent, des chambres d’hôtel capitonnées de blafardise et d’ennui, des couloirs de lycée balisés de crochets portemanteaux, des wagons pas chauffés. Au bout, des examens ratés, des enterrements froids, des mauvaises nouvelles, des maladies annoncées. Tous ces demi-sommeils glissant vers le désagréable ou le désespéré. On les vit tous en même temps quand on les vit, dans une étonnante résignation. C’est ce qui permet de tout supporter, presque de se lover dans la mauvaise volonté de la lumière glauque. On a beau se diluer, on ne s’efface pas, on se sent responsable, on ne sait pas pourquoi. Dans la barbarie de tous les gymnases.

[...]

Je n’aurai jamais mon bac. Une fixation mentale, une obsession. Cela peut paraître un peu étrange aujourd’hui, où ce diplôme a tant perdu de son prestige. Le mien, celui de 1969, n’était pas une montagne infranchissable. Il y eut un peu plus de soixante pour cent de reçus. Mais j’avais des raisons objectives de redouter ce couperet. J’avais séché le cours d’histoire et géographie toute l’année. Surtout, j’étais vraiment très nul en maths, et, à l’oral, et quoique dans une série littéraire, je redoutais une note éliminatoire. Toute l’année je m’étais préparé à cette échéance. En étant amoureux de filles qui ne m’aimaient pas, ou pas vraiment. Et en développant une conscience politique que ma quasi-indifférence à l’égard de Mai 68, quelques mois plus tôt, n’annonçait guère. Mais c’est ainsi. Je chantais L’Internationale, j’allais crier « Non au procès politique ! » sous les fenêtres du proviseur quand mon copain Gersaint passait en conseil de discipline pour actes subversifs. À Bobino, j’avais la chair de poule quand Léo Ferré chantait C’est extra, mais surtout quand toute la salle reprenait avec lui « Ce cri qui n’a pas la rosette, cette parole de prophète, je la revendique et vous souhaite ni Dieu ni Maître ! ». Et je me voyais bien partir en Bolivie pour aider un peu la révolution, et saisir le témoin que Che Guevara m’aurait transmis. Quand les beaux jours du printemps 69 sont arrivés, je me rappelle une alchimie précieuse, une espèce d’euphorie mélancolique. Je me sentais très bien dans mon corps. Depuis la plus petite enfance, j’éprouvais l’indéfinissable pouvoir de ne rien faire en devenant les choses, en me diluant dans l’air léger des matins de juin, en retroussant les manches de ma chemise. Et l’examen s’approchait inexorablement, date fatidique qui ne m’empêchait pas de vivre, mais multipliait au contraire la saveur de tous les instants, comme si leur disparition possible – après le bac, il n’y aurait plus rien – leur conférait une éternité magique, un tout petit peu triste.

J’ai gardé cela. Les beaux matins de juin, je les vis toujours avec l’intensité de ces jours-là, avec la certitude que je n’aurai jamais mon bac. Je veux préserver cette inquiétude, pour rien au monde je ne voudrais m’en défaire. Comme on peut saluer la chance d’avoir gagné au loto, je ressens comme une faveur accordée ce qui ne devrait être qu’une illusion. Ce n’en est pas une. Je suis fait ainsi. J’associe presque toujours la reconnaissance du bonheur à une crainte, qui lui donne, avec le sentiment de sa fragilité, une ampleur supplémentaire. À la consistance la plus physique des premiers matins d’été, la chaleur, la lumière, j’ai associé pour toujours la peur du bac. J’ai encore à le passer. J’ai encore tout à passer.

[...]

Aller à la gare à pied dans la nuit d’hiver. Traverser la cité Malhère, cet ancien coron de l’usine de dentelles. Six heures quarante-cinq. Les lumières sont rares. Presque toujours un néon cuisinal, des gestes autour de la cafetière. On croise un lycéen qui s’en va vers le car de ramassage. On souffle son haleine devant soi. On se sent fort, sac sur l’épaule, on marche vite, on déclenche des aboiements qui s’estompent aussitôt. C’est bon de précéder le jour, de se sentir en action quand rien n’a commencé. Jamais le corps n’est plus libre. On a l’impression de vivre deux époques à la fois. Les maisons austères du coron renforcent cette sensation de revenir à une ère ouvrière où celui qui errait par les rues était, peut-être, un colporteur, un chemineau. Comme la vie moderne a dilué la régularité des heures de réveil, on peut de nouveau s’imaginer marginal dans une ville fantôme. Aller à la gare à pied n’en devient pas pour autant un grand exploit, mais quand même, on est presque aventurier. C’est un plaisir physique d’éprouver la certitude que les autres dorment encore quand on se sent si délié, quand le froid semble juste une provocation pour éprouver l’intensité de son engagement dans l’espace. Au loin, la lumière de l’Hôtel de la Gare vient de s’allumer. Quand on marche seul dans la nuit d’hiver, on pourrait presque jouer encore à « on aurait dit qu’on serait… ». On est plusieurs et seul, c’est bien..."


Philippe DELERME - La vie en relief


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