Le Trochiscanthe nodiflore [TN]
n°1018 (2026-13)
mardi
31 mars 2026
"Lettre hebdomadaire" du site "Rencontres
Sauvages"
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Notre mer qui n’es pas aux cieux
Notre mer qui n’es pas aux cieux,
Notre mer qui n’es pas aux cieux, Notre mer. Prière
laïque -
Erri de Luca
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![]() Sittelle torchepot La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), Jardin de curé dimanche 1er février 2026 ![]()
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), Jardin de curé dimanche 1er février 2026 ![]()
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), Jardin de curé dimanche 1er février 2026
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), Jardin de curé samedi 7 février 2026
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang samedi 7 février 2026
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang samedi 7 février 2026
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), jardin de curé vendredi 13 février 2026 ![]()
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La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang vendredi 13 février 2026
Foulque macroule,
couple
![]() Fleur femelle de Noisetier La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), jardin de curé vendredi 6 mars 2026 ![]() ![]() ![]() Foulque macroule se
grattant
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang vendredi 6 mars 2026 ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() Foulque macroule (en flou-filé) La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang vendredi 6 mars 2026 ![]() ![]() Foulque macroule en flou-filé La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang vendredi 6 mars 2026 ![]() ![]() Foulque macroule (couple) La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang vendredi 6 mars 2026 ![]() ![]() Foulque macroule s'accouplant La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang vendredi 6 mars 2026 ![]() ![]() Foulque macroule : accouplement La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang vendredi 6 mars 2026 ![]() ![]() ![]()
![]() Foulque macroule : portrait La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang vendredi 6 mars 2026 <image recadrée> |
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"1 Les premiers feux du jour apparaissaient enfin à la lucarne. La ville s’éveillait. Le bringuebalement d’une charrette résonnait dans la rue Sankt Pederstræde, elle venait sans doute livrer la bière dans les tavernes. Il écoutait le chant des grives qui voltigeaient dans l’arrière-cour. L’immeuble étant encore silencieux, il décida d’attendre avant de se manifester, cela ne changerait pas grand-chose s’il restait allongé jusque tard dans la matinée. Plus la nuit avait passé, plus il avait eu l’impression que son destin était scellé. Ces maudites marches lui avaient joué un vilain tour. Il avait suffi qu’il trébuche, perdu dans ses pensées, pour qu’il se retrouve soudain étalé de tout son long dans la cage d’escalier plongée dans le noir. Dans sa chute, sa jambe s’était dérobée sous lui, lui arrachant un cri de douleur. En y regardant de plus près, il lui avait semblé que l’os de son tibia formait une protubérance sous son pantalon. Il était resté immobile dans la nuit, le temps de reprendre ses esprits, puis avait réussi à se hisser jusqu’au sommet de l’escalier de meunier, avant de regagner sa chambre à grand-peine et de s’allonger sur son lit. Ces marches ne sont pas les seules responsables, se disait-il. Il avait passé la soirée à boire, ce n’était d’ailleurs pas la première fois cette semaine, et il avait fini par se faire mal en rentrant chez lui. Honteux de son étourderie, encore bien éméché, il n’avait pas osé appeler ses voisins, vu son état. Il espérait que le bruit n’avait réveillé personne. Il avait fait de son mieux pour installer sa jambe confortablement. Le moindre mouvement provoquait une douleur insupportable, sans doute saignait-il, bien qu’assez peu. Il tendait l’oreille en quête de bruits dans l’immeuble. Sans qu’il puisse s’expliquer pourquoi, il se rappela le soir où des hommes avaient ramené son père du lac qui surplombait la ferme, les vêtements ruisselants ; ils l’avaient déposé dans la pièce commune en disant que le pasteur s’était noyé. Sa mort avait été un coup dur pour la famille. Sa dépouille était restée là jusqu’à l’inhumation, et il avait veillé son père, incapable de comprendre les voies du Seigneur. Il n’avait alors que neuf ans et, depuis, la mort l’avait toujours accompagné. Peut-être n’aurait-il pas bu autant à la taverne de Hviids Vinstue s’il n’y avait pas croisé un homme tout juste arrivé d’Islande qui lui avait offert des tournées et donné des nouvelles de son pays natal. L’homme était originaire du Nord, comme lui, il lui avait dit que la banquise avait atteint les côtes de la province du Nordurland : l’hiver avait été d’une extrême rudesse. Et entre autres racontars du coin, il avait évoqué un mariage célébré par l’archidiacre de Bárdardalur. Il avait alors pensé à Thóra, il savait qu’elle avait épousé ce pasteur, cela avait suffi à réveiller ses inquiétudes concernant le poème à paraître dans le prochain numéro de la revue Fjölnir dont il avait préparé le bon à tirer peu avant, en dépit de ses incertitudes et de ses hésitations. Avait-il le droit de publier des poésies qui mettaient en scène le jeune homme qu’il avait été et ses sentiments les plus délicats ? Cette élégie s’inspirait en effet de vieux souvenirs et de l’amour brûlant qu’il avait porté à Thóra, désormais mariée à ce pasteur. Il y était question d’une passion qui n’avait jamais pu vivre, mais deviendrait cependant immortelle. Il lui semblait parfois avoir passé toute sa vie d’adulte à se débattre avec cette histoire jusqu’au moment où il avait réussi à y mettre un point final, à l’hiver précédent, en préparant le texte pour l’impression comme il le souhaitait, à la perfection. Pourquoi avait-il fallu que cet homme lui parle du pasteur ? En rentrant chez lui, il s’était à nouveau inquiété de la réaction de Thóra lorsqu’elle lirait son texte après toutes ces années. Il ne doutait pas qu’elle se reconnaîtrait dans ses mots, qu’elle se rappellerait leur voyage vers le Nord et les douces heures qu’ils avaient passées ensemble, qu’elle se souviendrait des paroles échangées avant qu’il ne rentre chez lui à Steinsstadir. Elle ne manquerait pas d’avoir des échos du contenu de ces vers et les gens lui poseraient des questions sur ce voyage, on lui demanderait s’il était bien vrai qu’il était question d’elle et lui dans ces strophes, s’il était vrai qu’ils s’étaient aimés jadis, mais que le père de la jeune fille s’était opposé à leur union. Jónas était depuis longtemps connu pour sa poésie, lue et déclamée tant en Islande qu’à Copenhague. Ses amis du comité de rédaction de la revue Fjölnir lui réclamaient en permanence de nouveaux textes, et il était très sollicité pour écrire des poèmes de circonstance en toute occasion, lorsqu’on organisait des grands banquets, lorsqu’on faisait ses adieux à des compagnons qui avaient terminé leurs études, qui se trouvaient à un carrefour de leur vie, ou à des amis qui partaient pour un monde meilleur. En effet, Thóra ne manquerait pas de lire son élégie et de découvrir ce qu’il avait écrit, il craignait qu’elle ne le trouve indiscret. Il ne s’était jamais autant livré dans ses textes et il espérait avoir réussi à le faire d’une manière qui la convaincrait du bien-fondé de l’existence de ce poème. Il gémissait de douleur. Tôt ou tard, il allait devoir se manifester auprès de ses voisins et aller à l’hôpital. Il louait cette petite mansarde depuis peu et n’avait pas encore eu le temps de lier vraiment connaissance avec les occupants de l’immeuble en dehors de Magdalene, une veuve gentille qui s’était montrée curieuse lorsqu’il lui avait dit qu’il était naturaliste et originaire d’Islande. Elle l’avait mis en garde au sujet de l’escalier et lui avait conseillé d’être prudent. Il ne pensait pas que les autres habitants de l’immeuble l’aient déjà vu ivre, il tentait d’ailleurs une fois de plus de réduire sa consommation, mais c’était plus facile à dire qu’à faire. Il s’était probablement assoupi ou évanoui. Il se réveilla et tout lui revint en mémoire : la chute dans l’escalier, la jambe fracturée, la façon dont il s’était hissé jusqu’au palier. Une douleur insupportable traversa tout son corps lorsqu’il essaya de bouger la jambe. Il souleva la tête, tendit à nouveau l’oreille, l’immeuble était calme et silencieux, il laissa sa tête retomber et se remit à penser à l’homme qu’il avait croisé à la taverne, à l’épouse du pasteur de Bárdardalur et au poème sur Thóra et lui. Il savait qu’il avait réussi, cette élégie dépassait leur histoire et, en la relisant, il avait éprouvé un sentiment de triomphe. L’espace d’un instant, il avait été satisfait de ce qu’il avait accompli. Et, comme cela lui arrivait souvent lorsqu’il pensait à ce voyage doux-amer et à son retour à Steinsstadir, il se rappela le jeune berger qui avait disparu à la même époque, il se rappela cette tragédie, ces accusations, ces conflits marqués du sceau de la calomnie et les plaintes déposées auprès des autorités. Il connaissait ce jeune homme, on pouvait les qualifier d’amis malgré leur différence d’âge. Cet été-là, en plein chagrin d’amour, il avait été témoin d’événements pénibles. Les gens de la région ne parlaient de rien d’autre, cette disparition avait été une source de dissensions. Deux camps s’étaient formés, les feux de la discorde se consumaient dans tout le canton et la famille de Steinsstadir n’avait pas été épargnée..."
Arnaldur INDRIDASON - La
fin du voyage
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