Le Trochiscanthe nodiflore [TN]
n°1010 (2026-05)
mardi
3 février 2026
"Lettre hebdomadaire" du site "Rencontres
Sauvages"
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Pour regarder et écouter,
Elévation
Mon
esprit, tu te meus avec agilité,
Envole-toi
bien loin de ces miasmes morbides ;
Derrière
les ennuis et les vastes chagrins
Celui
dont les pensers, comme des alouettes, Charles Baudelaire, Les fleurs du mal |
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![]() Etourneau sansonnet Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot samedi 13 décembre 2025 ![]()
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot samedi 13 décembre 2025 ![]()
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot samedi 13 décembre 2025
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 14 décembre 2025
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 14 décembre 2025
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Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 14 décembre 2025
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 21 décembre 2025
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 21 décembre 2025
Etourneau sansonnet
![]() Etourneau sansonnet Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 25 janvier 2026 ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() Etourneau sansonnet Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 25 janvier 2026 ![]() ![]() Etourneau sansonnet Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot samedi 31 janvier 2026 ![]() |
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"« Il y a dans l’admiration je ne sais quoi de fortifiant qui dignifie et grandit l’intelligence. » Victor Hugo, Post-scriptum de ma vie. Les premières heures passées dans ma chambre d’hôpital, au retour de la salle de réanimation, bourré de morphine et le crâne dans un étau, s’étaient écoulées dans une torpeur traversée de brusques accès de douleur. On m’avait dit « chambre individuelle » mais pour cause de surchauffe en chirurgie, je m’étais découvert un voisin, adorable au demeurant, colosse de 1,95 m pour 125 kilos, qui trompait le temps en échangeant par tablettes interposées des gouzi-gouzi avec sa petite fille. Il s’était aussitôt inquiété de savoir « si la télévision ne me dérangeait pas ». Évidemment non – à dire vrai je m’en fichais un peu : le temps avait pris une sorte de consistance pâteuse, ou d’immobilité, je ne sais trop. J’étais ailleurs – ou peut-être nulle part. De loin en loin, des hurlements d'hommes torturés, égorgés, éviscérés, de femmes violées me faisaient sursauter, puis je revenais à ma stupeur première. Le brave homme s’était excusé avec un sourire tendre : il ne savait trop pourquoi, mais il adorait les films de serial killers. Et il avait trouvé son bonheur simple sur un canal 23 dont ça semblait être la spécialité, en alternance avec des reportages-fictions sur la traque des criminels américains les plus abominables. Pour tout arranger, il était insomniaque et rallumait la télévision dès qu’il me pensait endormi, aussi avais-je fini par me forcer à fermer les yeux pour qu’enfin rassasié d’atrocités il trouve la paix du sommeil. Puis j’avais renoncé : autant essayer de lire. J’avais fini par trouver une position à peu près supportable, cherché à tâtons un livre à mon chevet : Les Orages désirés, la biographie de Chateaubriand par George D. Painter. Et là, dès le livre ouvert, je m’étais figé, submergé par l’angoisse : les pages, devant moi, n’étaient plus que des masses grisâtres. Les lignes se brouillaient, les quelques mots que je croyais deviner paraissaient fractionnés, les lettres doublées, triplées. Je devais sans m’en rendre compte avoir glissé dans un demi-sommeil, ou bien était-ce l’effet de la morphine, il suffirait de ne pas prendre les doses à venir dans la nuit ? Pris d’un doute soudain, j’avais saisi le bloc qui ne me quitte jamais, trouvé un crayon, tracé quelques lignes : elles n’étaient pour moi qu’une masse indistincte. Le chirurgien avait bien évoqué le risque d’une légère perte de la vision latérale gauche, mais nous étions au-delà : je ne pouvais plus lire. Je n’étais tout de même pas aveugle. Sans doute verrais-je suffisamment pour ne pas me heurter aux choses – encore que l’écran de télévision, auquelje ne m’étais guère intéressé jusque-là, me paraissait flou, soudain –, mais je ne pourrais plus lire. J’avais changé de position, fait un dernier essai, pour le même résultat. L’évidence m’avait écrasé : sans lire, sans me lire, je ne pourrais plus écrire. En somme, j’étais mort. Pas physiquement, peut-être, ou pas encore, mais comme écrivain. Et que serait une vie, pour moi, sans le pouvoir d’écrire ? Ma vie d’écrivain s’arrêtait là. Je tenais pour un cliché de mauvais roman qu’une vie peut défiler devant soi dans ses derniers instants. Ce fut pourtant le cas. Depuis l’enfance, je n’en avais jamais douté : écrivain je serais, parce qu’écrivain j’étais. Comment le deviendrais-je ? Je n’en avais pas la moindre idée, alors, et d’ailleurs à quoi bon ? J’avais en moi cette certitude, absolue. Et toute ma vie, depuis lors, avait été vouée à la littérature. J’essayais de me raisonner, dans un tourbillon accéléré par la morphine que j’avais dû reprendre, j’élaborais des stratégies de contournement qui s’effondraient aussitôt. J’avais fréquenté Jean-Paul Sartre dans ses dernières années, dirigé avec lui une collection chez Gallimard, pour laquelle il fallait lui faire lecture des textes à éditer et je savais la souffrance qu’avait été pour lui sa quasi-cécité. Sa rencontre avec Benny Lévy, sur laquelle ont été écrites bien des ignominies alors qu’elle fut belle, lui avait paru porter la promesse d’une pensée encore possible à deux, avec le concours de notes et de conversations enregistrées – mais il s’agissait d’idées, pas de fiction. Quant à Borges… tout le monde n’est pas Borges, et il lui avait fallu un très long travail sur lui-même et le recours aux seules formes brèves. Inutile de se payer de mots : j’étais fini. Les pensées se bousculaient en désordre. Dicter ? J’avais bien un logiciel de dictée vocale, pratique pour des messages rapides, mais aux restitutions parfois redoutables. Travailler directement sur un ordinateur, sans distinguer les touches ni pouvoir lire l’écran ? Peine perdue. Et puis j’écrivais à la main, j’avais besoin de la main, de la disposition des mots, des paragraphes sur une feuille blanche pour éprouver le rythme des phrases, la place des silences, le grain de la voix qui passe dans la page, main et voix étaient pour moi liées. Rien ne servait de se mentir : sans amélioration, j’allais être un mort-vivant. Vivant, peut-être, mort, surtout. La littérature avait dévoré ma vie, l’avait occupée tout entière, mais me l’avait donnée, aussi, agrandie, révélée à elle-même. Création de revues, de journaux, de collections chez de multiples éditeurs, du festival Étonnants Voyageurs, écriture de mes propres livres, tout avait été aimanté par l’idée de la littérature que je portais et de ce qu’elle engageait d’une vision de l’être humain – une idée défendue avec d’autant plus de force que j’avais le sentiment qu’elle était plus vaste que moi, qu’elle m’avait fait, et m’obligeait. Très longue avait été la nuit, rythmée par les hurlements en sourdine des suppliciés de la chaîne 23. Jusqu’à l’arrivée du chirurgien, au matin, qui visiblement n’avait pas pris la mesure de mes angoisses. — Oh, ça ? Je ne vous l’avais pas dit ? Ça devrait revenir tout doucement. Sauf, peut-être, cette petite perte latérale… Mais surtout lisez ! Forcez-vous à lire ! Le cerveau reconnectera peu à peu les perceptions qui vous paraissent éclatées aujourd’hui. Le besoin de ce livre est né de cette nuit-là. Arrive un moment où l’on doit se dire que chaque livre à venir sera peut-être le dernier. Et que l’on a des dettes à payer. Nous sommes, et les créateurs les premiers, des héritiers, et des transmetteurs. Ou bien nous ne sommes rien. « Toute vocation commence par l’admiration », écrit Michel Tournier – je ne puis qu’acquiescer. Et Victor Hugo : « Les méchants envient et haïssent : c’est leur manière d’admirer » – ce dont l’époque, hélas, nous donne maintes preuves chaque jour. En un temps où auteurs, éditeurs, libraires et lecteurs s’inquiètent d’une « crise du livre », d’un effondrement de la lecture notamment chez les hommes, de tirages en berne, j’ai voulu dire, simplement, mon amour des livres. Ce que je dois à la littérature et ce que je dois aux maîtres qui m’accompagnèrent, moi enfant perdu de Bretagne, dans le voyage vers cette autre rive où tant d’autres me tendaient leurs mains, dont un qui était moi. Une déclaration d’amour, non un lamento funèbre, mais un message d’espérance, et un appel à prendre conscience des enjeux. L’économie est toujours seconde, des réformes de la « chaîne du livre » sont sans doute nécessaires, en un temps où le monde change à toute vitesse, où s’effondrent des pans de ce qui nous était repères, déferlent les ravages de la « communication », mais justement : c’est la force de la littérature d’avoir toujours su dire, et jamais mieux qu’au milieu des tumultes, l’inconnu de ce qui venait, d’en avoir su trouver à chaque fois les mots, les rythmes jusque-là inouïs, pour faire advenir un visage, rendre le monde un peu mieux habitable… Il ne s’agit pas de hiérarchiser les arts, mais de souligner ce que littérature, poésie, roman, ont d’unique, d’irremplaçable : de nous reconduire à nos mondes intérieurs, dans le temps long de la lecture et le silence gagné sur le brouhaha ordinaire, jusqu’à nous faire approcher le mystère même du langage, qui nous relie aux autres, au monde et à nous-mêmes. Pour affirmer du même coup une dimension en l’homme échappant à ce qui prétend nous déterminer ou nous contraindre, une verticalité, que depuis L’Homme aux semelles de vent j’appelle « le poème en nous », qui nous fait libre, et nous fait homme. Nous vivons encore, hagards, sur les ruines des idéologies totalitaires d’un siècle qui fut, à bien des égards, celui de l’inhumain en l’homme. Sous le prétexte d’« avant-gardes », elles auront tenté de poursuivre leur travail de réduction du roman et du poème à de simples jeux formels. Plus que de considérations techniques, ou économiques, c’est de la reconquête de cette idée de l’humain que tout dépend. Le romancier britannique Will Self annonce pour 2045 la fin du roman, et d’ailleurs de toute littérature. S’il dit vrai, cela voudrait dire que le sens même de l’humain s’est perdu. Que vient le temps des monstres. J’ai fait ici le pari inverse. Rien n’est jamais acquis, tout est toujours à gagner contre une barbarie aux multiples facettes. C’est aujourd’hui, plus que jamais, l’affaire de tous..."
Michel LEBRIS - Pour
l'amour des livres
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