Le Trochiscanthe nodiflore [TN]

n°1015 (2026-10)

mardi 10 mars 2026

"Lettre hebdomadaire" du site "Rencontres Sauvages"
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JS BACH - Cantate BWV 100

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O moi ! O la vie ! Les questions sur ces sujets qui me hantent,
Les cortèges sans fin d’incroyants, les villes peuplées de sots,
Moi-même qui constamment me fais des reproches, (car qui est plus sot que moi et qui plus incroyant ?)
Les yeux qui vainement réclament la lumière, les buts méprisables, la lutte sans cesse recommencée,
Les pitoyables résultats de tout cela, les foules harassées et sordides que je vois autour de moi,
Les années vides et inutiles de la vie des autres, des autres à qui je suis indissolublement lié,
La question, O moi ! si triste et qui me hante – qu’y a-t-il de bon dans tout cela, O moi, O la vie ?

Réponse :
Que tu es ici – que la vie existe et l’identité,
Que le puissant spectacle se poursuit et que tu peux y apporter tes vers.

Walt WHITMAN


 
 
Canard colvert et Cygne

La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
janvier et février 2026



Sur la glace
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
mardi 20 janvier 2026


Colvert mâle
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
mardi 20 janvier 2026



Colvert femelle
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
mardi 20 janvier 2026

Etirement
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
mardi 20 janvier 2026

Couple
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
mardi 20 janvier 2026

Mâle
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
mercredi 21 janvier 2026

Mâle
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
mercredi 21 janvier 2026

Femelle
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
mercredi 21 janvier 2026





Repos sur la glace
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
mercredi 21 janvier 2026


Envol d'un Cygne tuberculé
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
dimanche 1er février 2026

Sur l'eau
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
dimanche 1er février 2026

Toilette
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
dimanche 1er février 2026



Grande Aigrette
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
dimanche 1er février 2026

  Cygne tuberculé et Grande Aigrette
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
dimanche 1er février 2026



Poursuite : un adulte chasse un autre (jeune ?) de son territoire...
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
dimanche 1er février 2026



Couple de Cygne tuberculé
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
dimanche 1er février 2026


Envol
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
dimanche 1er février 2026



Contre-jour
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
dimanche 1er février 2026



Couple
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
samedi 7 février 2026



Poursuite
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
samedi 7 février 2026



Etirement
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
samedi 7 février 2026



Couple
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
samedi 7 février 2026



Grande Aigrette
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
samedi 7 février 2026




Dans les roseaux

La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'Etang
samedi 7 février 2026





Suggestion de lecture :

"1

Saigner

Le chaton sommeillait, minuscule et tiède, dans une paume colossale. C’était celle de Louis, jardinier puissant et taiseux, dont le poids faisait craquer le cannage d’une chaise. Il se tenait assis à l’étage d’une humble maison en pierre. Son visage, inquiet, semblait près de se défaire. Du pouce, il effleurait un point, juste au creux de la gorge de la bête. Un point infime, qui pourtant occupait tout son esprit.

Louis veillait ainsi l’innocente boule de poils enroulée sur elle-même. Rêvait-elle ? À quoi donc pouvaient ressembler les songes d’un être si récemment venu au monde ? Tandis que cette pensée le traversait, il regardait par la fenêtre le balancement des grands arbres centenaires. La tempête s’intensifiait, tordait l’air, brisait les rameaux des oliviers. Mais le chaton, indifférent au vacarme, ronronnait. Dehors, les vrombissements anarchiques de l’orage ; dedans, le murmure régulier, apaisant, de l’animal…

Où avait-il appris que la fréquence de ce son oscillait entre 26 et 44 hertz ? Il ne s’en souvenait plus. Peut-être l’avait-il inventé. Mais il en était certain : le ronronnement est un signe plus ambivalent qu’il n’y paraît. Si le corps d’un chat vibre ainsi, de façon presque tellurique, ce n’est pas seulement pour manifester une joie pleine et entière, c’est aussi pour lutter. Ce souffle feutré soigne les blessures, guérit les maux, répare les os, les tissus, le sang. Louis caressait le pelage gris et blanc. Il aurait pu continuer sans fin.

Le ciel convulsait à présent, et emportait dans sa furie les paysages du Midi. Les pins penchaient, ployaient, sifflaient. Ils périraient peut-être. À chaque branche brisée, ils criaient leur peur de tomber à jamais. Le vent accélérait encore, ivre de sa propre vitesse. Toute la campagne priait en secret pour que cesse cette frénésie insensée de l’air et de la pluie qui, sous l’effet des bourrasques, tombait à l’oblique. Et ce n’étaient ni les lances du mistral ni les colères familières de l’orage ou de la foudre, si fréquentes sur les côtes méditerranéennes, qui faisaient ce soir-là claquer les volets et sursauter les enfants, mais un tumulte d’une violence inconnue, presque surnaturelle.

Louis observait, inquiet, la saignée qui entamait les prairies et les champs. Dans la demeure voisine, il perçut un descellement de pierres sèches. La déflagration se confondit avec le désarroi qui l’habitait depuis le matin, comme si les éléments, dans leur déchaînement, donnaient corps à sa colère mêlée de chagrin.

Cette rage avait pour cause une funeste nouvelle. Le chaton était condamné à court terme – il mourrait prématurément, sans espoir possible, lui avait-on dit. Une dizaine de jours auparavant, l’homme avait noté que son compagnon lapait son lait avec moins d’appétit. L’animal se montrait contrarié au moment de plonger le museau dans sa coupelle. Louis l’avait alors conduit chez une vétérinaire fraîchement sortie de l’université et installée dans une ville voisine. Après une série d’examens, elle avait eu les mots fatals. Sous la douceur des poils s’était nichée une vilaine tumeur, au niveau de l’œsophage. Il n’y avait rien à faire. La jeune femme avait suggéré l’impossible : envisager une euthanasie, pour épargner à la bête les souffrances à venir.

Louis n’avait rien répondu. Il n’avait pas posé de questions ni dit « au revoir ».

Il s’était contenté de reprendre le chaton contre lui et, instinctivement, de tourner son pouce là où le mal avait mystérieusement germé, espérant ainsi dissiper le cancer naissant. Puis il était revenu chez lui, meurtri. Alors, le vent avait commencé à se lever. Au début, il ne s’agissait que de souffles épars et tourbillonnants, mais à mesure que l’heure avançait, ils se changèrent en tornades. Les nuages, eux, restaient agglutinés, figés dans le ciel, prêts à déverser leurs trombes sans jamais s’arrêter.

*

Louis était de cette espèce d’individus qu’on qualifie de sensibles. Et même, selon un vocabulaire que la psychologie a fini par imposer dans le langage courant, il était ce qu’on nomme un « hypersensible ». Ce trait constitutif, voire central, de sa personnalité s’avérait d’autant plus déroutant que sa carrure de colosse lui conférait, en surface au moins, l’image d’une force invincible, presque métallique. Mais la bonté de son cœur avait transformé celui-ci en un organe tendre et friable comme l’argile. Naît-on « hypersensible » ? Ou le devient-on à la faveur des événements, notamment ceux de l’enfance ? Difficile à dire. Chez Louis, les premiers signes de cette extrême porosité à son entourage étaient apparus dès son plus jeune âge, au contact de la faune et de la flore. Fils unique de modestes bergers de Provence, il avait tôt ressenti une affection indéfinissable pour l’écorce des arbres et le pelage des bêtes – une tendresse si vive qu’elle avait éveillé en lui une empathie magnétique, propice aux sourires et aux larmes. Aussitôt jeté dans l’existence, il aima les moutons et les chiens de troupeau, bien sûr. Mais surtout les chats. Et pourquoi donc ? Parce que, dans une bergerie, un tel animal ne servait à rien, disait-on… S’il était là, c’était à titre de compagnon, ce qui ne pesait pas lourd dans le nécessaire labeur du quotidien. Cette prétendue inutilité avait jadis touché le petit Louis au plus haut point, le renvoyant peut-être à sa propre sensation d’insignifiance et de vulnérabilité.

La Provence est sujette aux incendies – c’est son drame, son supplice de feu. Louis y avait assisté, terrifié et prostré, dès l’enfance. Souvent, des animaux fuyant les flammes et la fumée venaient se réfugier à la bergerie. Dans l’indicible douleur de voir périr les grands pins et les vignes, il trouvait pourtant une forme de joie : celle d’accueillir – il préférait ce mot à recueillir – et de sauver des bêtes, parmi lesquelles ses compagnons félins. À l’époque, alors que sa main était encore trop menue pour servir de berceau, il leur offrait ses souliers vides en guise d’abris. Les chatons s’y glissaient, et les vieilles chaussures du garçon devenaient leur maison.

Depuis toujours, il croyait que son rôle était d’aider le vivant sans langage, celui qui ne pouvait articuler sa souffrance. Il était devenu un jardinier remarquable grâce à une qualité d’observation et une compréhension de la terre peu communes. L’hypersensibilité de Louis nourrissait son intelligence du monde et, derrière ses airs taciturnes, son cerveau foisonnait d’intuitions et de rêveries. Mais jamais il n’aurait imaginé accueillir un jour un chaton sans pouvoir veiller sur sa vie. Cette fois, l’incendie brûlait en lui, tandis qu’au-dehors, la catastrophe insistait.


Louis finit par s’assoupir sans trop savoir comment. L’aube venue, il cligna des paupières. Il s’aperçut que son énorme carcasse n’avait pas bougé de la chaise. Il y était demeuré assis, le torse replié vers les genoux, formant ainsi une cavité douillette pour le chaton, lequel ronronnait encore… Il se redressa. La petite bestiole s’éveilla à son tour et, d’un mouvement gracile, vint chercher du museau la main de son maître. « Bonjour », pensa Louis, sans que les mots franchissent ses lèvres.

Les deux compagnons se séparèrent enfin. L’homme se leva et le chaton bondit à terre. D’un même pas, ils s’approchèrent de la fenêtre baignée d’un arrogant soleil. Vu de dos et à contre-jour, le contraste de leurs silhouettes était saisissant. À gauche, un géant : cou de taureau, épaules massives d’où coulaient d’énormes bras flanquant une large cage thoracique et des hanches replètes, portées par des jambes si épaisses qu’on les aurait dites moulées dans du mortier. À droite, un minuscule bout de queue tout hérissé se faufilait, surmontant un arrière-train fluet et poilu. De part et d’autre de la petite tête jaillissaient des moustaches comme les gerbes d’une fontaine et, à son sommet, pivotait une paire d’oreilles à la pointe légèrement arrondie. Elles étaient si fines qu’elles semblaient découpées dans du papier.

Le duo entendit des cris à l’extérieur. Une voix masculine, pétrie d’accent slave, une autre, féminine, s’entremêlaient en une boucle de « Oh là là ! », « Pas possible ! », « Bon sang de bon Dieu ! » – autant d’exclamations dont la forme policée dissimulait une envie de jurer plus grossièrement. Louis finit par apercevoir les auteurs de ce lamento : c’était le couple de voisins qui venait d’investir la grande maison de l’autre côté de la route. Ils arpentaient leur propriété, dévastée pendant la nuit. Lui, agile octogénaire, s’agitait en tous sens, ramassait une à une les branches éparpillées, les examinait avec l’air désarmé d’un rescapé. Elle, vraisemblablement plus jeune, s’était juchée sur le tronc d’un pin couché au sol. Pointant du doigt le terrain raviné – où la boue avait déjà séché sous l’effet du jour naissant –, elle lança d’un ton théâtral les mots de Federico García Lorca : « Revoici le soleil. Le jardin saigne, jaune. »

Le chat miaula. Louis s’accroupit, l’attrapa, le serra. L’image d’un « jardin qui saigne » lui fit pleinement réaliser l’horreur des dégâts qui s’étalaient sous son regard. La nature s’apparentait à ces survivants d’un naufrage qui ont encore au fond de la pupille des traces d’épouvante et des poussières de folie. Les arbres, les pauvres arbres avaient souffert et leur bois brisé avait libéré des odeurs qui s’amalgamaient dans l’air matinal : l’éclat mentholé de l’eucalyptus, la fraîcheur acide des citronniers, le flot doux et mielleux du tilleul, la note résineuse des ifs flamboyants… Les prairies s’étaient retournées sur elles-mêmes, l’herbe métamorphosée en une incommensurable motte brune..."


Thomas SCHLESSER - Le chat du jardinier


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