Le Trochiscanthe nodiflore [TN]
n°1001 (2025-48)
mardi
2 décembre 2025
"Lettre hebdomadaire" du site "Rencontres
Sauvages"
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« Quiconque a fait le premier pas peut apercevoir sur sa route des choses délicieuses, sans perdre une minute de son temps. Discerner ainsi ce qui nous entoure n’a rien de fatigant ; au contraire, cela revigore et rafraîchit le regard, mais aussi tout le reste. »
Hermann
HESSE, Propos sur
les joies modestes de l’existence |
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![]() Au lever du jour Courvières (Haut-Doubs), loge n° 5 samedi 1er novembre 2025 ![]()
Courvières (Haut-Doubs), loge n° 5 samedi 1er novembre 2025 ![]()
Courvières (Haut-Doubs), loge n° 5 samedi 1er novembre 2025
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Courvières (Haut-Doubs), loge n° 5 samedi 1er novembre 2025
Courvières (Haut-Doubs), loge n° 5 samedi 1er novembre 2025
La loge
La loge
Courvières (Haut-Doubs), loge n° 5 mardi 11 novembre 2025 |
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" PROLOGUE 1 Vous voyez ce garçon ? Il s’appelle Teva, il a quinze ans et il part au collège. Il habite avec ses parents, Ra'imana et Odile, dans un appartement proche du garage de son père. Pas dans la rue la plus huppée du cours Julien, à Marseille, mais dans un quartier propre où la famille est heureuse. Ra'imana gagne bien sa vie et, tous les après-midi, après la classe, Teva le rejoint et l’aide aux tâches les plus simples: changer les pneus, vérifier les feux et nettoyer les véhicules. Quand ils repartent dans des voitures à l’intérieur immaculé, qui sentent bon le frais, les clients reviennent toujours chez papa. Quant à Odile, elle fut une ballerine prometteuse avant de renoncer à sa carrière pour épouser Ra'imana. Elle se contente maintenant de donner des leçons de danse à son domicile à deux types d’élèves, certains très jeunes, et d’autres qui ont dépassé la date de péremption sans pour autant perdre espoir. Leur mariage a engendré de nombreux problèmes. Ra'imana a le teint très mat et les parents d’Odile, le prenant pour un Nord-Africain, se sont opposés à leur union. Les deux amants se sont enfuis et la naissance de Teva n’a pas réussi à réconcilier la famille. À dire vrai, la situation n’était guère plus facile du côté de Ra'imana. Il n’est pas originaire d’Afrique, mais de la petite île océanienne de Rurutu, située dans les îles Australes en Polynésie française. Son père l’avait envoyé en France pour qu’il suive des études, mais au lieu de ça le jeune homme avait abandonné l’université sans la moindre intention de retourner dans le Pacifique. Vite, tournez-vous ! Teva regarde dans votre direction, et s’il s’aperçoit que vous l’observez, il se fera tout petit pour descendre la rue. Il se cachera au milieu de la foule agglutinée aux carrefours ou tentera de se fondre dans les peintures murales des bâtiments. Il est très doué pour cela. Il peut se tenir parfaitement immobile dans la fresque, à côté de l’homme à tête d’éléphant ou de la chanteuse aux pattes de canard. C’est exactement ce qu’il est en train de faire. Car, voyez-vous, bien qu’il ressemble à n’importe quel garçon peu porté sur l’école – échevelé, sommairement débarbouillé, mains dans les poches, allure traînante –, Teva souffre en outre d’un dos cambré de façon tout à fait inhabituelle. Quand il était enfant, c’était un sujet de moquerie pour ses persécuteurs. Aujourd’hui qu’il est plus âgé, il dépasse ses bourreaux en taille et a appris à se défendre. Teva a aussi des marques de naissance derrière les oreilles: des crêtes formées par un excédent de tissu sous-cutané, qui s’étendent des lobes aux épaules. Néanmoins elles ne le dérangent pas, car il peut aisément les dissimuler sous ses cheveux longs. Aujourd’hui, il se tient bien droit pour masquer la cambrure de son dos, mais lorsqu’il lui arrive de l’oublier, elle devient apparente. Faites semblant de ne rien remarquer, prétendez que votre lacet est défait, par exemple, et baissez-vous pour le nouer. Teva s’est détaché du tableau mural et passe devant vous. Il s’arrête et se tourne vers l’entrée du grand bâtiment où le Cirque du Monde, l’un des plus spectaculaires sur Terre, prend ses quartiers d’hiver. Une famille d’acrobates, gymnastes, trapézistes, statues vivantes, magiciens, jongleurs, patineurs, avaleurs de sabre et clowns. Teva pense que s’il intégrait leur troupe, il y trouverait sa place naturellement et sans dénoter. Il ressemble à ses parents, qui n’étaient pas satisfaits de se trouver à cet endroit, qui rêvaient d’être ailleurs. D’être différents. Teva sera bientôt comme eux. Sa grande aventure est sur le point de commencer. PREMIER ACTE La baleine tatouée L’univers noir de jais resplendissait de millions d’yeux des cieux. Dans la région polaire australe, le continent blanc était fouetté par les vents hurlants et les tempêtes de neige, mais sous la calotte glaciaire et les vagues déchaînées, tout était calme. L’entourage royal de Metura'a se déplaçait avec une grâce infinie dans un vaste dédale souterrain de cavités glaciaires interconnectées. La garde royale, devant, derrière et sur les côtés, encadrait la tribu. Elle la guidait prudemment dans un large passage sculpté par un ancien glacier. 'Ia vai 'ōta'i noa tātou ! chantait-elle. Restez groupés ! Juste derrière les chefs de file nageaient Ti'a-ari'i – ari'i ou cheffe, épouse et reine consort de Metura'a – et ses quatre assistantes. Ces dernières, surnommées affectueusement les « taties », avaient le même âge et le même rang que Ti'a-ari'i, mais pas la même allure. On reconnaissait immédiatement Celle-dont-la-beauté-est-aveuglante aux incomparables points blancs sur ses épaules, comme si elle portait une cape de plumes impériale. Pour parachever son charme, elle jouissait de la volonté de fer que l’on exige de la reine des mysticètes, cétacés à fanons de l’ensemble des océans. Les guerriers adressèrent leurs vocalises aux autres habitants proches ou lointains, en déclinant la généalogie de leur tribu : Maeva, Maeva ! Cédez la place ! Cédez la place !Maeva ia Metura'a, 'o 'oe te 'a'apa'o, te arata'i, à Metura'a qui règne sur vous ! Maeva ia Ti'a-ari'i, et à Ti'a-ari'i, pouvoir derrière le trône ! Te Miti nō Te Hono, 'o te miti ïa, l’océan Te Hono est notre mer ! Rurutu te puna, Rurutu est notre berceau ! La tribu de Metura'a, la baleine tatouée, formait une procession. 'A auraro i tāna, i tā Ta'aroa, Comme l’exige Ta'aroa 'A rave i te reira ! Ainsi soit fait !Ils étaient une soixantaine. Ils nageaient avec force et fierté, synchronisant leurs mouvements langoureux et lyriques. À leurs côtés et au-dessus de leur tête, phoques, manchots et autres habitants antarctiques virevoltaient en une valse effrénée pleine de grâce. Puis Metura'a, l’ancien mâle et le meneur du groupe, apparut. 'A pi'o i mua i te ari'i. Inclinez-vous devant le grand chef. En dévalant l’échelle du Temps, il était la preuve vivante de l’époque où Ta'aroa, seigneur de l’Océan, avait conçu des créatures immenses, réelles et irréelles. La vue de Metura'a faisait trembler, car il était vieux de plus de dix siècles. Sa présence vous confrontait à l’extraordinaire, l’incompréhensible, l’inimaginable. Avec sa quarantaine de mètres et ses cent vingt tonnes, Metura'a était deux fois plus long et lourd que n’importe quel autre cétacé, mort ou vif. Géant au royaume des géants, il se distinguait en outre par des marques spectaculaires. Durant l’époque connue par tous les peuples comme Mataora – lorsque l’histoire était aussi bien fantastique que réelle et que, dans ces temps reculés, l’humanité communiait avec des monstres –, de grands artistes l’avaient tatoué à partir de ses évents jusqu’à son immense nageoire caudale. Ils avaient inscrit son moko – tatouage emblématique de son mana, sa force spirituelle –, composé de volutes, chevrons, doubles et triples tortillons, spirales et autres ornements anciens. Dans quel but ? Mais voyons, pour faire de lui un dieu personnifié, Ta'aroa incarné. Mystique. À la fois surnaturel et naturel. Metura'a portait également les stigmates de nombreuses batailles. Sa peau était criblée d’anciennes meurtrissures et de taches de décoloration. Il avait le flanc gauche lacéré de profondes cicatrices héritées de ses affrontements avec des mâles. Les coutures de ses nageoires témoignaient de ses combats pour protéger la tribu des attaques d’orques ou de requins. Les marques laissées par des hélices de baleiniers et des milliers de coups de harpon couvraient l’intégralité de son corps. Décidément, au cours des siècles, les humains n’avaient eu de cesse de le chasser ! Auē, il était devenu arthritique. De plus en plus lent. À moitié aveugle. Comment un mammifère tel que Metura'a avait-il réussi à défier le Temps et à rester en vie ? Lui-même n’aurait su le dire. Il aurait, à la rigueur, avancé que c’était la volonté de Ta'aroa. Et que le Temps s’était borné à exécuter l’injonction divine. L’entourage royal atteignit soudain un delta qui ne lui était pas familier. Tē ora nei tātou ! L’ordre lancé par Ti'a-ari'i parvint jusqu’aux oreilles de Tehani, à l’arrière-garde. Bon, tout le monde, c’est l’heure de la pause ! Maita'i roa – très bien. Tehani était heureux de pouvoir se reposer un peu. D’éviter quelques instants les flatulences, les étrons et les torrents de pisse que la tribu de cétacés glissait amoureusement dans son sillage. Amoureusement ? Ben voyons. Certains parmi la garde royale s’appliquaient à péter ou à l’éclabousser de tūtae, parce qu’ils le trouvaient prétentieux. Mais il n’y pouvait rien s’il était le plus jeune du groupe et, par conséquent, le chouchou de Ti'a-ari'i. Favori ou non, il se retrouvait à son poste habituel. Alors que les autres nageaient tête première, Tehani était à l’arrière-garde, chargé de guetter les dangers. Il devait donc avancer à l’envers, la queue devant, pour surveiller ce qui les suivait. Je vous mets au défi d’essayer ! Ti'a-ari'i, sa cheffe ou va'ine ari'i, remontait et descendait majestueusement le groupe pour lui parler. Elle fronça les narines. Auē, Tehani, ça pue ici ! On s’y fait, mamie, lui répondit-il. Il n’y a pas de sot métier, et il faut bien que quelqu’un s’y colle. Pourquoi s’est-on arrêtés ? Elle lui expliqua d’une voix étranglée par l’angoisse : Nous voyageons rarement à une telle proximité ou à l’intérieur de la calotte glaciaire. Nous avons déjà connu la menace des avalanches de glace, j’ai donc demandé aux gardes de partir en reconnaissance pour trouver la meilleure issue. Nous préférons les eaux du large à ces labyrinthes de couloirs sans fin que Metura'a tient absolument à nous faire emprunter. Depuis son AVC funeste, il montre de plus en plus de signes de démence. Comment vais-je réussir à le ramener chez nous, à Te Hono, dans les eaux tièdes du Pacifique ? C’est pour cela que j’ai une mission à te confier, petit-fils. Une mission ? Oui, confirma Ti'a-ari'i. La saison glaciaire vient juste de commencer, mais je dois anticiper la période où notre tribu reviendra dans les mers d’été. Je refuse de soumettre notre clan aux risques suscités par l’état mental de mon consort. Tout le monde le suit sans broncher, par pure loyauté. Bien que Celle-dont-la-beauté-est-aveuglante n’exhibe presque jamais une tristesse inconvenante, elle cala son front contre celui de Tehani et se mit à sangloter. Nous allons donc essayer d’encourager notre maître à renoncer à sa descente au royaume des morts et à opter pour une ascension vers la vie, et ce non seulement pour lui, mais pour nous tous et toutes. Grand-mère avait confié une tâche impossible à Tehani. Une personne – une seule – serait peut-être en mesure de l’aider. L’être humain pour qui Metura'a est prêt à tout : le chevaucheur de baleine. Chaque fois qu’il l’a appelé, Metura'a l’a rejoint. Quoi qu’il lui ait ordonné, Metura'a lui a obéi. Ils ont un lien très fort. Je suis moi-même obligée d’accepter le rival qui a vécu avec lui au début du temps. Tehani n’en croyait pas ses oreilles, il secoua la tête. Majesté, répliqua-t-il, la vie des humains est brève et, en admettant que ce chevaucheur de baleine ait bel et bien existé, il a dû mourir il y a de très nombreuses années. Comment puis-je trouver un tel fantôme, une telle chimère, ce fruit de l’imagination de notre maître… et de la vôtre ? Ti'a-ari'i frémit de rage. Elle n’avait pas l’habitude que l’on remette sa parole en question. Sa nageoire pectorale droite se dressa et elle frappa Tehani en pleine tête. Aïe ! Fruit de notre imagination ou non, lui renvoya-t-elle, je t’ordonne de te séparer du troupeau, de trouver le chevaucheur de baleine et de le ramener..."
Witi IHIMAERA - Le
pacte des baleines
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