Le Trochiscanthe nodiflore [TN] n°442 (2014-43)

mardi 11 novembre 2014

"Lettre hebdomadaire" du site "Rencontres Sauvages"
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GF Haendel - Riccardo Primo
"Il volo cosi fido"

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Vaches Montbéliardes
à
Courvières, Haut-Doubs
août, septembre et octobre 2014


Lever du soleil


Chemin

Dans la brume


Au repos


Bergeronnettes grises



J'ai oublié d'intégrer quelques images de Chamois,
dans le numéro 440, pour les voir :
cliquez sur l'image ci-dessous
(ou sur le [numéro])

[numéro 440]
(2014 - 41)

Troupes de Chamois en automne - Haut-Doubs - septembre 2014

Texte :  Mémoire de mes putains tristes - Gabriel Garcia Marquez

Musique : Quintet G 448 "Fandango" - L Boccherini

mardi 28
octobre 2014

Petit texte :

"Sur les traces du Yéti

En ce mois d'avril, après avoir passé la plus chaude partie de l'année dans le désert de l'Australie centrale, je sentis en moi le désir de quitter ce pays las et rouge et de me changer les idées au sein de quelque montagne. J'avais toujours voulu parcourir les vallées autour du mont Everest. Je me rappelle avoir assisté dans mon enfance à une projection de diapositives sur l'ascension de Hillary et Tensing et gardé le souvenir très vif de torrents charriant l'eau de fonte des neiges, de ponts de bambou, de forêts de rhododendrons, de villages sherpas et de yacks. Je voulais voir les monastères bouddhistes tibétains sur le côté népalais de la frontière. Quant au yeti, je désirais explorer, sur le terrain, cette zone nébuleuse de la zoologie où la Bête de la classification linnéenne rencontre la Bête de notre imagination.

De Sydney, j'appelai ma femme et lui demandai, d'un ton ferme, de me rejoindre au Népal.

« Je ne peux pas », répondit Elisabeth d'une voix abattue. Sa tante préférée célébrait son quatre-vingt-dixième anniversaire à Boston.

« La proposition reste valable, dis-je. Appelle-moi si tu changes d'avis.

- C'est déjà fait. »

La région de l'Everest est connue sous le nom de Khumbu Himal. Pour l'atteindre il faut soit marcher pendant une semaine en franchissant trois cols de haute altitude, soit prendre l'avion pour Lukla où la piste aménagée sur le flanc de la montagne présente un dévers de 25°. Les conditions atmosphériques étaient déplorables et une série de cyclones dans la baie du Bengale avaient rendu impossible toute prévision météo. Par deux fois nous décollâmes et, devant les turbulences, dûmes faire demi-tour vers Katmandou. A notre troisième tentative, le pilote s'avança avec précaution, se faufila dans une vallée boisée et finalement aborda la piste par en bas et non par en haut.

Les passagers applaudirent lorsque nous rebondîmes sur la terre battue ; les bagages furent jetés hors de l'avion et, alors qu'on rechargeait l'appareil, nous prîmes nos premières goulées d'air raréfié. Nous vîmes sir Edmond Hillary qui allait à grands pas serrer la main aux membres d'une équipe de cinéma. Au-dessus de ma tête j'entendis le cri d'un coucou, et non d'un kookaburra. Puis Elisabeth, qui est également une botaniste amateur, me montra un arbre aux énormes fleurs blanches qui paraissait suspendu dans les nuages.

« Regarde ! s'écria-t-elle. Un Magnolia campbelli ! »

Un jeune Sherpa impétueux s'avança vers nous et se présenta comme notre sirdar. Il s'appelait Sangye Dorje, ce qui veut dire « Lion de Tonnerre ». Il montrait dans ses déplacements une précision toute militaire et avec sa casquette à visière, sa tunique verte cintrée, ses chaussures montantes et ses culottes de cheval, il aurait pu jouer le rôle d'un lieutenant kalmouk dans un film soviétique d'avant-guerre. Toujours de bonne humeur et sachant se tirer habilement de toutes les situations, il avait l'habitude de commencer toutes ses déclarations par « J'ai quelque chose à dire » et de les terminer par « C'est tout ce que j'avais à dire ».

Le cuisinier, son ancien camarade de classe Nima Tashi, était un génie en matière de gâteaux poisseaux. Sa joue droite portait une balafre due à une cornade de yak. Le troisième Sherpa, Pasang Nuru, tournait perpétuellement des moulins à prières. Enfin, le serviteur du cuisinier, Tham, un Magar du centre du Népal, était un garçon timide, aux yeux de biche, à la douceur infinie et à l'attitude théâtrale, qui portait un bonnet de laine rouge miteux comme celui de Pulcinella.

Montain Travel, l'organisation qui avait fait les quelques dérioires préparatifs de ce voyage, de même que ceux de l'expédition à l'Everest, nous avait promis dix porteurs. Mais la plupart des Sherpas plantaient leurs pommes de terre et, de toute manière, nous étions beaucoup mieux servis avec trois yaks, ou plutôt trois dzoms, animaux issus du croisement entre un yak et une vache.

Nous flânâmes dans Lukla pendant qu'on effectuait le chargement. Une brise placide emportait la fumée qui s'échappait des maisons ; les fenêtres étaient peintes de couleurs vives à la manière tibétaine ; dans les champs l'orge atteignait la hauteur du genou et les pommiers étaient en fleur. Derrière le village nous vîmes les restes d'un Twin Otter qui s'était écrasé là et dont le fuselage servait de latrines, les ailes de barrières contre les chèvres et les moteurs de décoration au Buddha Lodge Hotel. A Lukla la manche à air est aussi un drapeau à prières.

A notre retour je remarquai un ermitage haut sur la montagne parmi les rhododendrons rouges.

« Qui vit là-haut ? Demandai-je à Sangye.
- Une religieuse. (il fit une grimace et sourit.) Mais maintenant plus une religieuse parce qu'elle a fait un bébé.
- Qui était le père ?
- Un moine. »

Le ciel se dégagea au moment où nous nous mettions en marche pour Namche. La route avait environ un mètre. Le vent murmurait dans les pins ; le bruit de la rivière se répercutait dans les gorges ; les montagnes resplendissaient et les sonnailles des dzoms émettaient leur son métallique. Sangye et Pasang sifflaient entre leurs dents, fouettaient la croupe de leurs animaux, criaient « DZOM ! DZOM ! » et tous nous ressentions cette allégresse qui vous vient au moment d'un départ en voyage.

« Sherpa » signifie « oriental » en tibétain ; et les Sherpas qui se sont installés au Khumbu il y a quatre cent cinquante ans sont des bouddhistes pacifiques originaires de la partie orientale du plateau. Ce sont des voyageurs invétérés ; et dans le pays sherpa chaque piste est ponctuée de cairns et de drapeaux à prières, rappelant que le vrai domicile de l'homme n'est pas une maison, mais la route et que la vie elle-même est un voyage à faire à pied.

Sangye dit que chaque fil du drapeau à prières que le vent fait flotter est une prière s'envolant tout droit vers le ciel.

Environ tous les kilomètres, nous passions devant un mur fait de dalles de pierre ; sur chacune d'elles était gravé le mantra Om mani padme Hum - « Om ! Bijou dans le Lotus ! Hum ! » (Le bijou en question est Avalokitesvara, le Bouddha de l'infinie compassion, tandis que les Om et Hum représentent la hauteur et la profondeur de l'univers.) Sangye tenait beaucoup à ce que nous contournions ces murs de prière dans le sens des aiguilles d'une montre, c'est-à-dire à ce que nous suivions le « chemin des cieux » - « Sinon, dit-il, tout ira mal. » Lorsque Elizabeth oublia sa recommandation, il sourit et dit : « ça ne fait rien ! Pas beaucoup de Oms sur celui-là ! »

Nous nous arrêtâmes pour la nuit à Phakhding dans un bois de pins près de la rivière. Le camp voisin était occupé par une expédition d'officiers de l'armée britannique dont l'un portait un tee-shirt où était écrit : « Les îles Falkland sont belles et britanniques. » Un autre déclarait que la guerre avait été une « nécessaire petite saignée, et puis alors ? ».

« Imbéciles », me dis-je en moi-même, alors que je me retournais pour dormir.

Le lendemain matin, vers dix heures, nous fîmes halte dans une maison de thé tenue par un vieux Japonais solitaire, un personnage sorti tout droit des journaux de voyage de Bashô, avec une longue barbe effilée et des pantalons rouges flottants, luisants de crasse. Il binait ses légumes et, pendant que son serviteur préparait le thé, il vint s'entretenir avec nous. C'était un spécialiste de la greffe d'arbres fruitiers. Au Japon il avait travaillé dans le service d'Etat des forêts et était venu ici pour y prendre sa retraite, il y a huit ans.

« Je n'avais pas d'enfants, dit-il. Je n'avais pas de maison. Pourquoi ne serai-je pas venu vivre ici dans ces montagnes ? »..."

Bruce Chatwin - Qu'est-ce que je fais là ?

"On Yeti Tracks

This April, having spent the hottest part of the year in the Central Australian desert, I felt the urge to get out of that tired red country and clear my head among some mountains. I had always wanted to walk in the valleys around Mount Everest and remember, as a boy, going to a slide-lecture of the Hillary-Tensing climb and forming a very vivid impression of rivers rushing with snowmelt, bamboo bridges, forests of rhododendrons, Sherpa villages and yaks. I wanted to see the Tibetan Buddhist monasteries that lie on the Nepalese side of the frontier. As for the Yeti, I wanted to explore, at first hand, that nebulous area of zoology where the Beast of Linnaean classification meets the Beast of the Imagination.

From Sydney, I called my wife and told her, firmly, to meet me in Nepal.

'I can't,' Elizabeth said in a dispirited voice. Her favourite aunt was having her ninetieth birthday party in Boston.

'The offer's open,' I said. 'Call me if you change your mind.'

'I've changed it.'

The Everest region is known as Khumbu Himal and to reach it you must either trek for a week over three high passes, or fly to Lukla where the airstrip tilts off the mountainside at an angle of 250. The weather was foul: a series of cyclones in the Bay of Bengal had made nonsense of the forecast. Twice we took off, ran into turbulence, and returned to Kathmandu. On our third try, the pilot nosed the plane under a purplish cloudbank, threaded along a forested valley, and finally approached the runway from below rather than above.

The passengers cheered as we bounced onto the gravel; the bags were chucked clear and, as the plane reloaded, we took our first gulps of thin air. Sir Edmund Hillary could be seen striding about shaking hands with a film crew. High above, I heard a cuckoo, not a kookaburra, calling. Then Elizabeth, who is also an amateur botanist, pointed to a tree with huge white flowers that seemed to hang out of the clouds.

'Look!' she called. 'Magnolia campbelli.'

A dashing young Sherpa pressed forward and introduced himself as our sirdar. His name was Sangye Doije - which means 'Thunder-lion' He moved with a certain military precision; and in his peaked Cap, his waisted green tunic, boots and breeches, he could have played the role of a Kalmuck lieutenant in a pre-war Soviet movie. He was always cheerful, always resourceful, and had the habit of prefacing his statements with 'I have something to say', and of closing with 'That is all I have to say'.

The cook was his old school friend Nima Tashi, who was a wizard at sticky cakes and whose left cheek was scarred with a yak-horn cornada. The third Sherpa, Pasang Nuru, was forever whirling prayer-wheels. Lastly, the cook's boy, Tham, a Magar from Central Nepal, was a shy doe-eyed boy of infinite sweetness and theatrical temperament, who wore a scruffy red knitted cap as if it were Pulcinello's.

Mountain Travel, the organisation which had made our paltry arrangements as well as those of the Everest Expedition, had promised us ten porters. But most Sherpas were off planting potatoes and, anyway, we were better off with three yaks or rather, three dzoms, which are a cross between a yak and a cow.

We strolled around Lukla while they loaded up. Woodsmoke drifted placidly from the houses; the windows were painted in bright Tibetan colours; the fields were knee-high in green barley, and there were apple trees in flower. Behind the village we saw the remains of a crashed Twin Otter, whose fuselage served as a latrine, its wings as a goat-fence, and its engines as an ornament to the Buddha Lodge Hotel. At Lukla, the windsock is also a prayer-flag.

On coming back I pointed to a hermitage high on the mountainside among red rhododendrons.

Who lives there ?' I asked Sangye.
'One nun.' He screwed Up his face, and grinned. 'But now not a nun because she make a baby.'

'Who was the father ?'

'One monk.'

The cloud cleared as we started Up the road to Namche Bazaar. The road was about three feet wide. The wind soughed in the pines ; the river echoed in its gorge; the mountains glittered and the dzom-bells clanged. Sangye and Pasang whistled between their teeth, thwacked the animals on the rump, shouted, 'DZOM ! DZOM !' and we all felt the exhilaration that comes at the start of a journey.

'Sherpa' means 'Easterner' in Tibetan ; and the Sherpas who settled in Khumbu about 450 years ago are a peace-loving Buddhist people from the eastern part of the plateau. They are also compulsive travellers; and in Sherpa-country every track is marked with cairns and prayer-flags, reminding you that Man's real home is not a house, but the Road, and that life itself is a journey to be walked on foot.

Sangye said that each thread blown from a prayer-flag was a prayer blown straight to Heaven.

Every half mile or so, we would pass a wall of stone slabs, each one carved with the mantra Om mani padme Hum - 'Om ! Jewel in the Lotus ! Hum !' (The jewel in question is Avalokitesvara, the Buddha of Infinite Compassion, while the Om and Hum represent the Height and Depth of the Universe.) Sangye was very anxious we should walk round these prayer walls in a clockwise direction, that is, to follow the Way of the Heavens - 'Or else,' he said, 'everything will go wrong.' When Elizabeth forgot, he smiled and said, 'Never mind ! Not so many OMs on' that one !'

We stopped for the night at Phakhding in a grove of pines beside the river. In the next-door camp was an expedition of British Army officers, one of whom wore a T-shirt reading

'The Falkland Islands are beautiful and British'. Another officer said the War had been a 'necessary bit of blood-letting, what ?'

'Idiots,' I said to myself, as I rolled over to sleep.

Around ten next morning we stopped at the tea-house of an old Japanese solitary - a character from the travel diaries of Bashô, with a long wispy beard and baggy red trousers that shone with dirt. He was hoeing his vegetables and, while his boy made the tea, he came over to talk. He was an expert in the grafting of fruit trees. In Japan he had worked for the Government forestry service and had come here, on retiring, eight years ago.

'I had no children,' he said. 'I had no house. Why should I not come and live among these mountains ?'

Bruce Chatwin - What am I doing here




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