Le Trochiscanthe nodiflore [TN]

n°757 (2021-08)

mardi 2 mars 2021

"Lettre hebdomadaire" du site "Rencontres Sauvages"
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Géry de Ghersem - Missa Ave Virgo Sanctissima

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Neige

Courvières (Haut-Doubs)
janvier 2021



Le Champ Margot
Courvières (Haut-Doubs)
lundi 4 janvier 2021
<Samsung A50>



Courvières (Haut-Doubs)
lundi 4 janvier 2021
<Samsung A50>



Courvières (Haut-Doubs)
dimanche 10 janvier 2021


Courvières (Haut-Doubs)
dimanche 10 janvier 2021

Courvières (Haut-Doubs)
dimanche 10 janvier 2021

Courvières (Haut-Doubs)
dimanche 10 janvier 2021



Courvières (Haut-Doubs)
lundi 11 janvier 2021



Courvières (Haut-Doubs)
lundi 11 janvier 2021




Courvières (Haut-Doubs)
lundi 11 janvier 2021


Courvières (Haut-Doubs)
lundi 11 janvier 2021

Courvières (Haut-Doubs)
lundi 11 janvier 2021



Courvières (Haut-Doubs)
lundi 11 janvier 2021



Courvières (Haut-Doubs)
lundi 11 janvier 2021



Courvières (Haut-Doubs)
mardi 12 janvier 2021
<Samsung A50>



Courvières (Haut-Doubs)
mardi 12 janvier 2021
<Samsung A50>



Courvières (Haut-Doubs)
mardi 12 janvier 2021
<Samsung A50>



Courvières (Haut-Doubs)
mardi 12 janvier 2021
<Samsung A50>



Courvières (Haut-Doubs)
mardi 19 janvier 2021



Courvières (Haut-Doubs)
mardi 19 janvier 2021



Courvières (Haut-Doubs)
mardi 19 janvier 2021



Courvières (Haut-Doubs)
mardi 19 janvier 2021



Courvières (Haut-Doubs)
mardi 19 janvier 2021
<Samsung A50>


Courvières (Haut-Doubs)
mardi 19 janvier 2021
<Samsung A50>



Courvières (Haut-Doubs)
dimanche 24 janvier 2021



Courvières (Haut-Doubs)
dimanche 24 janvier 2021











Courvières (Haut-Doubs)
dimanche 24 janvier 2021
<Samsung A50>



Suggestion de lecture :

" 1 – Prières au bas de l'autel


La dernière fois qu'elle l'avait vu, dix ans plus tôt, il rentrait chez lui et elle l'accompagnait. Depuis que le car de Belgrade les avait déposés à la gare routière, il n'avait pas dit un mot. Et puis, il s'était arrêté, toujours en silence, pour s'accouder à la balustrade d'un pont sur le Danube dont les bombardements de l'Otan de 1999 ne laisseraient bientôt subsister que les piliers. Antonia se tenait en retrait, l'appareil photo à la main, et elle le regardait. Il portait un treillis déchiré sur lequel il avait cousu ses galons de sergent et, sous l'insigne de la JNA (1) dissoute, un écusson serbe à l'aigle bicéphale flanqué des quatre sigma lunaire. A ses pieds était posé un grand sac militaire ne contenant rien d'autre qu'une édition hongroise du Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas d'Imre Kertész, le premier volume d'une traduction serbo-croate des œuvres complètes de Bukowski et quelques cassettes, de R.E.M. et Nirvana, dont il ne se rappelait même plus la dernière fois qu'il les avait écoutées. Il se tenait la tête dans les mains. Il ne regardait pas les eaux noires du fleuve, le ciel chargé de pluie. En passant près de lui, un groupe de très jeunes gens qui s'avançait sur le pont avait ralenti et éclaté d'un rire incompréhensible en le toisant ostensiblement. Antonia avait pris la photo, la dernière du reportage qu'elle lui avait consacré et qui ne serait jamais publié. Il avait d'abord semblé ne pas réagir. Et puis il avait relevé la tête et Antonia avait vu qu'il pleurait. Il avait ramassé son sac et, alors qu'elle s'apprêtait à le suivre, il l'avait arrêtée d'un signe de la main et elle était restée sur le pont à le regarder s'éloigner jusqu'à ce qu'il eût disparu et qu'il fût trop tard pour d'autres adieux.

Ce vendredi soir d’août 2003, sur le port de Calvi, elle le reconnut immédiatement. Dragan marchait dans sa direction, au milieu de la foule des touristes, avec un autre sous-officier de la Légion étrangère et son uniforme était maintenant impeccable. Elle s’arrêta. Quand il croisa son regard, il lui sourit et vint l’embrasser avec une chaleur qui ne pouvait être feinte. Elle était si troublée qu’elle ne réalisa pas tout de suite qu’il s’adressait à elle en français. Il désigna l’appareil qu’elle portait en bandoulière. Il y a des choses intéressantes à photographier ici ? Elle se mit à rire. Non. Vraiment rien d’intéressant. Elle prenait des photos de mariage, maintenant, et c’était la raison de sa présence à Calvi. Des photos d’alliances. De familles émues. De couples, évidemment, beaucoup de couples, devant des massifs de fleurs, des voitures de luxe ou des couchers de soleil sur la Méditerranée. Toujours les mêmes choses à la fois curieusement grotesques, répétitives et éphémères. Elle gagnait bien sa vie mais ce n’était certainement pas intéressant. Elle se tut. Elle craignit qu’il ne pût mesurer la profondeur de son amertume. Elle lui demanda s’il voulait prendre un verre. Il était d’astreinte. Il devait rentrer au camp Raffalli. Mais il serait heureux de passer la soirée du lendemain avec elle. Antonia avait prévu de retourner chez elle, dans le Sud, dès la fin du mariage. Elle avait promis à ses parents de dîner avec eux. Il haussa les épaules. Ne pouvait-elle rester un jour de plus ? Elle le regarda. Bien sûr que si, elle pouvait.

Elle appela sa mère pour lui annoncer qu’un imprévu la forçait à prolonger de vingt- quatre heures son séjour en Balagne. Elle ne pourrait pas dîner au village samedi soir, comme elle l’avait promis, mais elle serait là sans faute le lendemain. Bien qu’Antonia s’efforçât de présenter ce contretemps sous un jour aussi peu dramatique que possible, elle n’en déclencha pas moins presque immédiatement un réquisitoire éploré dans lequel lui étaient reprochés sa désinvolture, son ingratitude et son égoïsme. Antonia ne commit pas l’erreur de se mettre en colère. Elle assura sa mère de la perfection de son amour filial, lui dit qu’elle se réjouissait de la voir dimanche et la réduisit au silence en lui raccrochant plus ou moins au nez. Après quoi elle éteignit son portable et alla se coucher.

Toute la journée, elle essaya de se concentrer sur son travail. Elle photographia la jeune mariée depuis sa sortie de la salle de bains jusqu’au moment où elle enfila une robe qui fut unanimement jugée sublime par un entourage en pâmoison, elle photographia le sourire nécessairement radieux du fiancé au moment où il découvrait sa promise, elle les accompagna à l’église, prit, pendant le banquet, des photos de tous les invités abrutis de chaleur et d’alcool, et finit la journée sur la plage où elle s’accorda le plaisir coupable de faire longuement poser les mariés sous le soleil brûlant dans des postures sophistiquées qu’elle espérait aussi douloureuses que ridicules. A la fin de la séance, ils étaient en sueur mais ravis. Ils ne doutaient pas que le résultat serait magnifique, comme l’avait été cette journée. Ils payèrent Antonia en la remerciant chaleureusement et elle put aller rejoindre Dragan pour le dîner. Ils discutèrent toute la nuit et, quand elle rentra à l’hôtel, il était cinq heures du matin. Elle n’avait pas sommeil. Si elle se couchait et parvenait malgré tout à s’endormir, il lui faudrait libérer la chambre à onze heures. Elle décida de prendre la route. Elle s’arrêterait chez elle, dormirait toute la journée et monterait au village dîner avec ses parents. Elle se mit au volant et ouvrit toutes les vitres de la voiture. Il faisait encore nuit et la température n’était jamais descendue en dessous de trente degrés. Elle traversa L’Île-Rousse. Sur la route de l’Ostriconi, au détour d’un virage, alors que la mer en contrebas demeurait dans l’ombre de la nuit, le soleil qui éclairait vaguement le ciel derrière les montagnes en franchit brusquement les crêtes et ses premiers rayons vinrent illuminer le visage d’Antonia. Elle se laissa éblouir un instant et ferma les yeux.

Ses parents et son frère, Marc-Aurèle, l’attendirent longtemps. Ils ne pouvaient joindre que sa messagerie. A neuf heures du soir, sa mère était définitivement passée de l’indignation au désespoir. Ils quittèrent le village tous les trois pour descendre en ville, ils sonnèrent en vain à la porte de l’appartement d’Antonia, interrogèrent ses voisins, sillonnèrent en tous sens les rues du quartier pour tenter d’y repérer sa voiture et finirent par prévenir la gendarmerie. Le lendemain, en fin d’après-midi, deux gendarmes arrivèrent au village et la mère d’Antonia se mit à hurler dès qu’elle vit l’expression de leurs visages. Ils lui confirmèrent que ce qu’elle avait craint, non pas seulement pendant les dernières vingt-quatre heures mais, au fond, toute sa vie, venait effectivement d’arriver. Leurs collègues de Balagne avaient retrouvé la voiture d’Antonia au fond d’un ravin de l’Ostriconi. Il leur avait fallu du temps. Il était presque impossible de la repérer depuis la route et il n’y avait sur l’asphalte aucune trace de freinage pour orienter les recherches. Ils avaient dû utiliser un hélicoptère. Antonia était sans doute morte la veille, à l’aube. Les gendarmes voulurent prendre congé mais le père d’Antonia insista pour leur offrir des cafés qu’ils burent en silence, debout dans la cuisine, les yeux baissés et le képi à la main.

Deux jours plus tard, le cercueil est déposé sur un modeste catafalque devant l’autel, entre deux longs cierges blancs. Le prêtre qui s’avance pour le bénir est l’oncle maternel d’Antonia. Il est aussi celui qui, trente-huit ans auparavant, dans la même église, la tenait serrée contre lui alors que l’eau froide du baptistère répandue sur son front la faisait pleurer. A cette époque, il avait dix-sept ans. Il ne s’intéressait pas au rituel. Il ne songeait à rien d’autre qu’à réconforter le petit enfant qui s’agitait dans ses bras.

Maintenant, il dit : «J'irai vers l'autel de Dieu» et l'assemblée répond : «De Dieu qui réjouit ma jeunesse.» Les paroles de la liturgie ne sont pas difficiles à prononcer. Elles ne lui appartiennent pas, elles existent sans lui, elles ne réclament ni sa douleur ni la tendresse inopportune de ses souvenirs mais seulement la matérialité de son corps pour s'incarner et se faire vivantes à travers lui. Il lui est en revanche pénible d'entendre la réponse de l'assemblée. Il lui semble que toutes ces voix s'unissent pour devenir celle d'Antonia et que c'est elle qui parle, une dernière fois, d'une étrange voix multiple, avant d'être réduite au silence. Il craint un instant de se laisser emporter par une émotion irrésistible et déplacée. Il ne peut rien faire d'autre que s'en remettre à la grâce de Dieu.

Il dit : «Notre secours est dans le nom du Seigneur.»

Il entend le bourdonnement des conversations de ceux qui n’ont pas pu trouver de place à l’intérieur de l’église et sont restés dehors pour attendre la fin de la cérémonie et présenter leurs condoléances. Ils sont très nombreux. La mort prématurée constitue toujours, et d’autant plus qu’elle est soudaine, un scandale aux redoutables pouvoirs de séduction. Depuis l’autel, il voit se presser derrière les bancs de l’église les gens du village et des inconnus, il voit des cousins plus ou moins éloignés, ses frères et, au premier rang, tout près du cercueil, sa sœur et son beau-frère, et Marc-Aurèle qui pleure sans aucune retenue. Il aurait pu refuser de célébrer la messe, se tenir debout à leurs côtés. S’il avait fait ce choix, peut-être serait-il lui aussi en train de pleurer. Mais Antonia n’a que faire de larmes supplémentaires. Il n’en doute plus : c’est ici, au bas de l’autel, que se trouve sa place, c’est ici qu’il est le plus proche de sa filleule défunte, plus proche qu’il ne l’a été depuis bien longtemps.


2 - Requiem æternam

Quand il offrit à Antonia, pour son quatorzième anniversaire, le premier appareil photo qu’elle eût jamais tenu entre ses mains, il était encore au séminaire. Elle se jeta à son cou dans un élan de joie enfantine car c’était alors lui, et lui seul, qui réjouissait sa jeunesse. Depuis quelques mois, elle s’était prise de passion pour les photos de famille qu’elle passait de longs moments à examiner attentivement, une à une, après les avoir étalées sur la table de la salle à manger. Quoiqu’elles fussent conservées dans le désordre le plus total à l’intérieur d’un vieux cartable en cuir, Antonia les manipulait avec un soin extrême, comme de fragiles et précieuses icônes. Ces photos ne représentaient pourtant aucun intérêt particulier. On trouvait les mêmes dans toutes les familles, qui racontaient toutes la même histoire mettant en scène les mêmes personnages : les nouveau-nés en robe de dentelles, les premières communiantes, les jeunes mariés, les femmes à la fontaine en tenue d’été, une quantité invraisemblable de soldats, victorieux et vaincus, arrogants, candidement virils, apeurés et honteux, posant dans les tranchées de la Somme, les rues de Rabat, Alep ou Saigon, les forêts tropicales et les déserts, avec l’ancre dorée des troupes coloniales brodée sur le képi, entourés de goumiers, de tirailleurs sénégalais, de spahis, montés sur des pur-sang arabes, près d’une pièce d’artillerie de la ligne Maginot et dans la cour d’un stalag, enveloppés dans des couvertures militaires, les enfants assis sur les genoux de leur mère, les premiers groupes d’adolescents hilares en maillots de bain et en couleurs et les vieilles femmes voilées dont l’expression inévitablement sinistre attestait que ce bas monde était bel et bien la vallée de larmes qu’évoquent les Psaumes...."

(1) Armée populaire yougoslave.

Jérôme FERRARI - A son image



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