Suggestion de lecture :
"27 août 2018
D’un écrivain et de son
œuvre, on peut au moins savoir ceci : l’un et l’autre
marchent ensemble dans le labyrinthe le plus parfait qu’on
puisse imaginer, une longue route circulaire, où leur
destination se confond avec leur origine : la
solitude.
Je quitte Amsterdam.
Malgré ce que j’y ai appris, j’ignore toujours si je
connais mieux Elimane ou si son mystère s’est épaissi. Je
pourrais convoquer ici le paradoxe de toute quête de
connaissance : plus on découvre un fragment du monde,
mieux nous apparaît l’immensité de l’inconnu et de notre
ignorance ; mais cette équation ne traduirait encore
qu’incomplètement mon sentiment devant cet homme. Son cas
exige une formule plus radicale, c’est-à-dire plus
pessimiste quant à la possibilité même de connaître une
âme humaine. La sienne ressemble à un astre occlus ; elle
magnétise et engloutit tout ce qui s’en rapproche. On se
penche un temps sur sa vie et, s’en relevant, grave et
résigné et vieux, peut-être même désespéré, on murmure :
sur l’âme humaine, on ne peut rien savoir, il n’y a rien à
savoir.
Elimane s’est enfoncé
dans sa Nuit. La facilité de son adieu au soleil me
fascine. L’assomption de son ombre me fascine. Le mystère
de sa destination m’obsède. Je ne sais pas pourquoi il
s’est tu quand il avait encore tant à dire. Surtout, je
souffre de ne pouvoir l’imiter. Croiser un silencieux, un
vrai silencieux, interroge toujours le sens – la nécessité
– de sa propre parole, dont on se demande soudain si elle
n’est pas un emmerdant babil, de la boue de langage.
Je vais fermer ma gueule
et te suspendre ici, Journal. Les récits de
l’Araignée-mère m’ont épuisé. Amsterdam m’a vidé. La route
de solitude m’attend.
I
Aux auteurs africains de
ma génération, qu’on ne pourrait bientôt plus qualifier de
jeune, T.C. Elimane permit de s’étriper dans des joutes
littéraires pieuses et saignantes. Son livre tenait de la
cathédrale et de l’arène ; nous y entrions comme au
tombeau d’un dieu et y finissions agenouillés dans notre
sang versé en libation au chef-d’œuvre. Une seule de ses
pages suffisait à nous donner la certitude que nous
lisions un écrivain, un hapax, un de ces astres qui
n’apparaissaient qu’une fois dans le ciel d’une
littérature.
Je me souviens d’un des
nombreux dîners que nous avions passés en compagnie de son
livre. Au milieu des débats, Béatrice, la sensuelle et
énergique Béatrice Nanga dont j’espérais qu’elle
m’asphyxie un jour entre ses seins, avait dit toutes
griffes dehors que les œuvres des vrais écrivains seules
méritaient qu’on débatte à couteaux tirés, qu’elles seules
échauffaient les sangs comme un alcool de race et que si,
pour complaire à la mollesse d’un consensus invertébré,
nous fuyions l’affrontement passionné qu’elles appelaient,
nous ferions le déshonneur de la littérature. Un vrai
écrivain, avait-elle ajouté, suscite des débats mortels
chez les vrais lecteurs, qui sont toujours en
guerre ; si vous n’êtes pas prêts à caner dans
l’arène pour remporter sa dépouille comme au jeu
du bouzkachi, foutez-moi le camp et allez mourir dans
votre pissat tiède que vous prenez pour de la bière
supérieure : vous êtes tout sauf un lecteur, et
encore moins un écrivain.
J’avais soutenu Béatrice
Nanga dans sa charge flamboyante. T.C. Elimane n’était pas
classique mais culte. Le mythe littéraire est une table de
jeu. Elimane s’y était assis et avait abattu les trois
plus puissants atouts dont on pût disposer : d’abord, il
s’était choisi un nom à initiales mystérieuses ; ensuite,
il n’avait écrit qu’un seul livre ; enfin, il avait
disparu sans laisser de traces. Il valait, oui, qu’on mît
son nez en jeu pour s’emparer de sa dépouille.
Si on pouvait douter
qu’ait réellement existé, à une époque, un homme appelé
T.C. Elimane, ou se demander si ce n’était pas là le
pseudonyme qu’un auteur s’était inventé pour se jouer du
milieu littéraire ou s’en sauver, nul, en revanche, ne
pouvait mettre en doute la puissante vérité de son livre :
celui-ci refermé, la vie vous refluait à l’âme avec
violence et pureté.
Savoir si, oui ou non,
Homère a eu une existence biographique demeure une
question passionnante. À la fin, cependant, elle change
peu de chose à l’émerveillement de son lecteur ; car c’est
à Homère, qui ou quoi qu’il fût, que ce lecteur rend grâce
d’avoir écrit L’Iliade ou L’Odyssée. De
la même façon, peu importait la personne, la mystification
ou la légende derrière T.C. Elimane, c’était à ce nom que
nous devions l’œuvre qui avait changé notre regard sur la
littérature. Peut-être sur la vie. Le Labyrinthe de
l’inhumain : ça s’intitulait comme ça, et nous
allions à ses pages comme les lamantins vont boire à la
source.
À l’origine, il y
avait une prophétie et il y avait un Roi ; et la
prophétie dit au Roi que la terre lui donnerait le
pouvoir absolu mais réclamerait, en échange, les cendres
des vieillards, ce que le Roi accepta ; il se mit aussitôt à brûler les
aînés de son royaume, avant de disperser leurs restes
autour de son palais où, bientôt, poussa une forêt, une
macabre forêt, qu’on appela le labyrinthe de l’inhumain.
II
Comment nous étions-nous
rencontrés, ce livre et moi ? Par hasard, comme tout le
monde. Mais je n’oublie pas ce que l’Araignée-mère m’a dit
: un hasard n’est jamais qu’un destin qu’on ignore. Ma
première lecture du Labyrinthe de l’inhumain remonte
à une date très récente, un peu plus d’un mois. Dire
qu’Elimane m’était tout à fait inconnu avant cette lecture
serait pourtant faux : au lycée, déjà, je connaissais son
nom. Il figurait dans le Précis des littératures
nègres, une de ces increvables anthologies qui,
depuis l’ère coloniale, servaient d’usuels de lettres aux
écoliers d’Afrique francophone.
C’était en 2008, classe
de première, dans un internat militaire situé au nord du
Sénégal. La littérature commençait à m’attirer et je
formais le rêve adolescent de devenir poète ; ambition
tout à fait banale quand on découvrait les plus grands
d’entre eux et qu’on vivait dans un pays que hantait
toujours l’encombrant spectre de Senghor ; un pays, donc,
où le poème demeurait l’une des plus fiables valeurs à la
coterie des séductions. C’était l’époque où les filles se
draguaient aux quatrains, mémorisés ou composés.
Je commençai par
conséquent à me perdre dans les anthologies poétiques, les
dictionnaires de synonymes, de mots rares, de rimes. J’en
commis d’affreuses, qui ponctuaient de branlants
hendécasyllabes pleins de « larmes blettes », de « ciels
déhiscents », de « hyalines aurores ». Je pastichais,
parodiais, plagiais. Je feuilletais avec frénésie mon Précis
des littératures nègres. Et c’est là que, pour la
première fois, à côté des classiques des lettres noires,
entre Tchichellé Tchivéla et Tchicaya U Tam’si, je tombai
sur le nom, inconnu, de T.C. Elimane. Le commentaire qui
lui était consacré était si singulier dans l’anthologie
que je m’attardai sur sa lecture. Ça disait (j’ai gardé
mon manuel) :
T.C. Elimane est né au
Sénégal. Il obtint une bourse d’études, vint à Paris et
y publia, en 1938, un livre dont le destin a été frappé
au coin de la singularité tragique, Le
Labyrinthe de l’inhumain.
Et quel livre ! Le
chef-d’œuvre d’un jeune nègre d’Afrique ! Du jamais vu
en France ! En naquit une de ces querelles littéraires
dont ce pays seul a le secret et le goût. Le
Labyrinthe
de l’inhumain compta autant de soutiens que
de détracteurs. Mais alors que la rumeur promettait à
l’auteur et à son livre de prestigieux prix, une
ténébreuse affaire littéraire brisa leur envol. L’œuvre
fut vouée aux gémonies ; quant au jeune auteur, il
disparut de la scène littéraire.
La guerre éclata
ensuite. Nul n’a plus eu de nouvelles de ce T.C. Elimane
depuis la fin de l’année 1938. Son sort reste un mystère
malgré d’intéressantes hypothèses (sur cette question on
lira par exemple avec profit le bref récit de la
journaliste B. Bollème, Qui était vraiment le
Rimbaud nègre ? Odyssée d’un fantôme, Éditions de la
Sonde, 1948). Éclaboussé par la polémique, l’éditeur
retira le livre des ventes et détruisit tous ses
stocks. Le Labyrinthe de l’inhumain ne fut
plus jamais réédité. L’ouvrage est aujourd’hui
introuvable.
Redisons-le : cet
auteur précoce avait du talent. Peut-être du génie. Il
est regrettable qu’il l’ait dédié à la peinture du
désespoir : son livre, trop pessimiste, alimentait la
vision coloniale d’une Afrique de ténèbres, violente et
barbare. Un continent qui avait déjà tant souffert, qui
souffrait et souffrirait encore, était endroit
d’attendre de ses écrivains qu’ils donnassent de lui une
image plus positive.
Ces lignes me jetèrent
aussitôt sur la piste de poussière d’Elimane, ou plutôt,
sur la piste de son fantôme. Je passai les semaines
suivantes à essayer d’en savoir plus sur son destin, mais
Internet ne m’apprit rien que le manuel ne m’eût déjà dit.
Il n’existait aucune photo d’Elimane. Les rares sites qui
l’évoquaient le faisaient de manière si allusive que je
compris bientôt qu’ils n’en savaient pas plus que moi.
Tous ou presque parlaient d’un « auteur africain honteux
de l’entre-deux-guerres » sans dire en quoi, précisément,
consistait sa honte. Je ne parvins pas non plus à être
mieux renseigné sur l’œuvre. Je ne trouvai aucun
témoignage qui l’abordât dans le fond ; aucune étude ou
thèse qui lui fût consacrée.
J’en parlai à un ami de
mon père, qui enseignait la littérature africaine à
l’université. Il me dit que l’éphémère vie d’Elimane dans
les lettres françaises (il insista bien sur « françaises
») n’avait pas permis la découverte de son œuvre au
Sénégal. « C’est l’œuvre d’un dieu eunuque. On a parfois
parlé du Labyrinthe de l’inhumain comme d’un
livre sacré. La vérité est qu’il n’a engendré aucune
religion. Plus personne ne croit à ce livre. Personne n’y
a peut-être jamais cru. »
Ma situation dans cet
internat militaire perdu en brousse limitait mes
recherches. Je les arrêtai et me résignai à cette vérité
simple et cruelle : Elimane avait été effacé de la mémoire
littéraire, mais aussi, semblait-il, de toutes les
mémoires humaines, y compris celles de ses compatriotes
(mais il est bien connu que ce sont les compatriotes qui
vous oublient toujours les premiers). Le Labyrinthe de
l’inhumain appartenait à l’autre histoire de la
littérature (qui est peut-être la vraie histoire
de la littérature) : celle des livres perdus dans un
couloir du temps, pas même maudits, mais simplement
oubliés, et dont les cadavres, les ossements, les
solitudes jonchent le sol de prisons sans geôliers,
balisent d’infinies et silencieuses pistes gelées.
Je me détachai de cette
triste histoire et retournai écrire des poèmes d’amour
avec mes vers bancals.
Tout compte fait, ma seule découverte majeure
fut, sur un obscur forum du web, la longue première phrase
du Labyrinthe de l’inhumain, comme si elle était
l’unique rescapée de son anéantissement soixante-dix ans
plus tôt : À l’origine, il y avait une prophétie et il
y avait un Roi ; et la prophétie dit au Roi que la terre
lui donnerait le pouvoir absolu mais réclamerait, en
échange, les cendres des vieillards, etc...."