Le Trochiscanthe nodiflore [TN]

n°1025 (2026-20)

mardi 19 mai 2026

"Lettre hebdomadaire" du site "Rencontres Sauvages"
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Michel BUHLER - L'espoir est un matin d'avril

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Seul le présent comptait, j’en avais le sentiment, la conviction. Le plus important à mes yeux, c’était de vivre pleinement, de faire les choses de mes propres mains. C’était de vivre conformément à l’idée que je me faisais de ce qui vaut la peine d’être vécu ...en se gardant de trop imaginer par avance, de trop parler avant d’accomplir. Je ne comprenais pas encore que la méditation peut elle aussi pourvoir à nos exigences d’accomplissement, que l’individu peut concrètement “ agir “ tout en réfléchissant ou en écrivant . A cette époque , je croyais encore que mediter revient à se complaire dans un passé éteint, que c’était là le signe d’un reflux d’une energie vitale désormais incapable de vous faire aller de l’avant, le signe marquant le début de l’extinction .”

Ella MAILLART - La vagabonde des mers


 
Gökotta photographique
  Loge n°5


Bergeronnette grise
et Linotte mélodieuse
Début de floraison des Pissenlits

Courvières (Haut-Doubs), loge n° 5
fin-avril 2026



Au lever du jour...
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
vendredi 17 avril 2026




7h21
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
vendredi 17 avril 2026




Bergeronnette grise
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
vendredi 17 avril 2026

Bergeronnette grise
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
vendredi 17 avril 2026

Floraison de Pissenlit
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
vendredi 17 avril 2026



Un renard adulte passe... (inquiet !)
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
vendredi 17 avril 2026



Floraison de Pissenlit
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
vendredi 17 avril 2026

  Pissenlit (fleurs multiples !)
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
vendredi 17 avril 2026

Chenilles (Petite Tortue ?),
sur des Orties

Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
vendredi 17 avril 2026




Gentiane printanière
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
vendredi 17 avril 2026


La loge
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
vendredi 17 avril 2026



Loge et floraison de Pissenlit (début)
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
vendredi 17 avril 2026

Au lever du jour...
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026


7h05
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026

Floraison de Pissenlit II
(arrivée du soleil)

Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026



Un lièvre passe...
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026



Linotte mélodieuse mâle
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026



Linotte mélodieuse femelle
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026



Linotte mélodieuse femelle et Pissenlit
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026



Linotte mélodieuse femelle
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026



Linotte mélodieuse mâle
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026



Chardonneret élégant
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026



Pissenlit (à fleurs multiples)
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026



Véronique
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026



Ortie pourpres
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026



Barbaréa
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026



Qui vit au fond de ce terrier ?
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026



Jeune Grillon des champs
au soleil, à l'entrée de sa "tutte"

Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026



Anémone sylvie
et Coccinelle sp.

Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026



Champ de Pissenlit devant la loge
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 18 avril 2026



Au lever du jour
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 25 avril 2026



6h56
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 25 avril 2026




Bergeronnette grise
se grattant

Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 25 avril 2026







Toilette
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 25 avril 2026





Nettoyage du bec
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 25 avril 2026











Couple (?)
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 25 avril 2026













Merle noir mâle
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 25 avril 2026





Linotte mélodieuse mâle s'abreuvant
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 25 avril 2026


Géranium des Pyrénées
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 25 avril 2026




Chenilles de "Petite Tortue",
sur Ortie

Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 25 avril 2026



Fraisier des bois
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 25 avril 2026



Pissenlit
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 25 avril 2026



Rumex
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 25 avril 2026




Anémone sylvie
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 25 avril 2026






La loge
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 25 avril 2026








Floraison de Pissenlit devant la loge
Courvières (Haut-Doubs), Loge n° 5
samedi 25 avril 2026

[à suivre...]

 


Suggestion de lecture :

"PREMIER PRINTEMPS

Un quatre mai, à L’Auberson

PAR ma fenêtre, le vert profond du pré; plus loin un enchevêtrement gris de troncs et de branchages. Le ciel est plombé. Pas une feuille encore, dans le bosquet qui sépare ma maison du vaste plateau des Granges. La radio, tout à l’heure, annonçait de possibles chutes de neige jusqu’à mille mètres d’altitude. Tout pourrait être à nouveau blanc, demain matin.

Je sais qu’en bas, en Plaine, du côté d’Yverdon ou de Lausanne, les pommiers et les cerisiers sont déjà couverts de fleurs, la sève impérieuse charrie ses flots, riches de sucre, entre bois et écorce. Les champs de colza étalent leur jaune pétant à côté des pousses de blé tendre, les marronniers et les tilleuls défroissent leur feuillage pour l’offrir à la caresse du soleil. En bas, la chaleur, les parfums entêtants, la joie du renouveau, l’herbe grasse.

Ici, c’est un autre pays.

Nuit qui tombera tôt, nuages bas et immobiles.

Comme semées à la volée devant ma porte, les pâquerettes ont frileusement refermé leurs corolles. De minuscules violettes se serrent au ras du sol, les renoncules dressent leurs tiges minces dans l’air frisquet. Seules les primevères, fleurs et feuilles généreusement étalées, semblent s’accommoder de cette journée suspendue tout au bout de l’hiver.

À peine de tout petits bourgeons aux branches du lilas, du foyard, du tilleul. Comme si une longue expérience avait enseigné à ces êtres immobiles la prudence, la méfiance. L’envie est en eux, bien sûr, de se joindre au grand chœur qui partout chante la renaissance du monde, la victoire de la vie! Mais ils savent qu’un rayon de soleil ne fait pas le beau temps. Les grands froids n’ont pas dit leur dernier mot. Gelées tardives, vent glacial venant du nord : depuis le fond des siècles nos arbres ont souffert au plus profond de leurs fibres. Patients, ils ont appris. L’exubérance, ce sera pour plus tard.

Peut-être bien que nous leur ressemblons, nous autres Jurassiens : taciturnes, souvent sur la réserve, mais infiniment têtus.

Certains, des vieux, soutiennent :

  • On a eu vu des années où, chaque mois que Dieu fait, il est tombé de la neige sur nos crêtes.

D’autres affirment, pour souligner l’avarice de la nature :

  • Celui qui, dans sa vie, a connu deux beaux mois de mai, peut s’en aller en paix.

Printemps…


LES MORILLES

MALGRÉ son apparente sévérité, la nature nous fait parfois d’inestimables cadeaux.

Éric, mon voisin, a découvert sous les billes de bois, sous les tas de planches qui entourent sa scierie, une quinzaine de superbes morilles au chapeau noir, creusé de sillons compliqués. Pour éviter qu’un passant les cueille avant lui, pour leur laisser le temps de prendre du volume, il a découpé la terre autour d’elles, extrait ces mottes. Soigneusement, avec amour, il est allé les replanter au fond de son jardin, sous un grand sapin. Plusieurs fois par jour, il passe contempler son trésor, et constate avec bonheur que leur lente croissance se poursuit.

On prétend que ce champignon délicieux ne se trouve qu’à une période bien précise: entre la fonte des dernières neiges et la montée des premières feuilles.

Pour ma part, j’ai renoncé depuis longtemps à aller chercher des morilles. Je n’y vais pas, pour la bonne raison que, les rares fois où je m’y suis essayé, je n’en ai trouvé aucune. Je ne les vois pas, et je ne sais même pas où on les cueille: dans les hautes herbes, sous les arbres, en plein pâturage? Mystère. Je n’ai pas eu la chance d’avoir un père qui m’a initié à cette récolte, qui m’a légué le secret de telle place où il en aurait trouvé.

Le cueilleur de morilles est un être à part. J’en connais plusieurs dans la région. Ce sont de bons amis, en qui j’ai pleine confiance. De leur côté, ils seront tous prêts à m’aider, si un jour je me trouve dans le besoin. Pourtant, je sais qu’aucun d’eux, jamais, ne m’indiquera à quel endroit précis il remplit son panier, année après année. Au mieux, si je les questionne, ils auront un geste vague en direction des forêts :

  • Je les trouve… par là…

Un simple champignonneur, déjà, ne donnera ses «coins» à personne. Un morilleur, qui est la quintessence, l’aristocratie des mycophiles, encore moins ! Il restera muet, jusqu’au bout !

Tel celui qu’on appelait « Le Poussin», un petit homme rougeaud qui, chaque printemps, ramenait des corbeilles de morilles dans son village de Bullet. Il aurait pu, le jour où il est parti se pendre dans le bois du Fouettelet, indiquer à quelque connaissance, à quelque ami de bistro, dans quel secteur de la forêt il faisait sa récolte. Que nenni! Comme pour nous faire un dernier pied de nez, il a emporté son secret dans sa tombe.

Le morilleur, tant qu’il est en chasse, c’est l’individualisme poussé à son paroxysme. On ne va pas aux morilles à plusieurs, en bandes joyeuses, comme on peut le faire, à l’automne, pour la recherche des petits gris ou des bolets. Non, cette récolte est une activité discrète, furtive. C’est à l’aube, dans la brume, que notre homme quitte le village, en lançant des regards inquiets autour de lui. Qu’il se sache suivi, il est capable de faire mille détours, de marcher des kilomètres pour induire en erreur celui qui tente de lui voler ses coins. Ce n’est que lorsqu’il sera certain d’être tout seul qu’il se dirigera, sans hésiter, vers le sapin précis sous lequel se cache son trésor.

Il ne retrouvera sa sociabilité qu’ensuite, lorsqu’il sera de retour au village. Il jouira alors de son triomphe au café. Son gros mouchoir à carreaux, plein à ras bords de cryptogames, étalé devant lui, il paradera, il plastronnera. Mais discrètement! Mais avec l’air de ne pas y toucher! Il sirotera tranquillement son verre de blanc, attendant que l’on s’arrête devant sa table pour lui faire mille compliments. Alors, négligemment, il laissera tomber :

  • Oui, il y en a un peu, cette année. Mais faut chercher, hein ?


AUTOUR DU LAC SAINT-POINT

À l’entrée d’un espace plat, recouvert de gravier, un écriteau avertit : «Attention, ne laissez rien dans votre véhicule, ce parking est fréquenté par des voleurs !» Difficile à croire, tant l’endroit est paisible: grands sapins sur un mamelon dominant les eaux sombres du lac Saint-Point, vieux pont de pierres grises sous lequel coulent les flots puissants du Doubs. Je laisse là ma voiture, et enfourche mon vélo pour une petite heure de promenade.

Un arrêt à la source Bleue. Il faut quitter la route, suivre le chemin qui s’enfonce dans la forêt en longeant un lit de pierres. Le courant est rapide, joyeux, entre les pierres moussues, comme si le ruisseau prenait plaisir à courir au soleil de ce premier printemps. Au bout de deux cents mètres, une modeste falaise. Au-dessus, la pente est raide, parsemée de sapins et de foyards ; certains sont prêts à tomber, déracinés par une tempête ancienne, d’autres s’accrochent on ne sait comment à la caillasse, à la terre rare. Au pied du rocher, le miracle d’une vasque fraîche, pas une ride sur sa surface calme. Au bord, l’eau est transparente, cristalline, et laisse voir un fond de sable et de petits cailloux. Elle devient turquoise, puis bleu sombre, là où l’on devine un conduit qui s’enfonce au plus profond de la montagne. D’où vient-elle, pour sourdre ainsi, inlassablement, jour après jour ?

Images de mon enfance, en traversant Malbuisson : promenade, un dimanche, avec mes parents. Je devais avoir cinq ans, mon père avait vissé sur le cadre de sa bicyclette une petite selle de métal noir. Je m’y tenais assis, bien droit entre ses bras, fier comme un roi. Le pays sortait de la guerre. Je me rappelle des maisons pauvres, j’entends encore l’accent franc-comtois d’une vieille femme en tablier noir, qui nous avait offert du thé.

À l’extrêmité de la Vallée, côté amont, une vaste zone mal définie: touffes de graminées, trous d’eau, méandres d’une rivière. Ce n’est plus le lac, ce n’est pas encore le pâturage. Un couple de cygnes a fait son nid à deux pas d’une petite passerelle. Silencieux, je m’arrête. L’un d’eux reste à couver, l’autre s’avance vers moi, cou tendu, ailes déployées, menaçant. Prudemment, je m’éloigne en quelques coups de pédales, puis je remets pied à terre pour graver dans ma mémoire l’image de ces grands oiseaux blancs sur l’herbe jaune.

Dix kilomètres, face à la bise, au long de la rive herbeuse. Bases sportives désertes, barques de pêche retournées sur la plage, les activités lacustres n’ont pas encore recommencé. Dans un hameau, la rue de Damvauthier rappelle la légende de ce bourg noyé au fond du lac: ses habitants avaient refusé un soir d’héberger une pauvresse. Saint-Point, l’ermite, l’avait recueillie pour la nuit. Au matin, Damvauthier avait disparu, englouti par les flots. On raconte que les filets des pêcheurs s’accrochent parfois au clocher du village maudit…

Je retrouve les hauts sapins, qui ombragent de minuscules cabanes jetées au bord de l’eau : Port Titi, ses cahutes de bois multicolores, ses embarcadères branlants. Il flotte là des souvenirs de soirs d’été, de grillades et de chansons.

Les grèves opposées se rapprochent. On croit venue la fin du lac, mais voici que, passé un pont de bois, il s’étale encore un peu. Alors, ce miroir entre les berges escarpées, où se reflètent la forêt et le ciel frisquet, c’est comme un coin de Québec qu’on aurait déposé en plein Jura. Puis le Doubs s’en échappe, impétueux, aventureux. Nul voleur n’a fracturé ma voiture…


LES CLUSES

UN samedi de printemps. La neige a été rare jusqu’à présent. Au début de la semaine, c’est à peine s’il en restait un peu sur les pentes exposées au nord, et au long des lisières, où les grands sapins maintiennent une ombre froide. Ailleurs, c’était l’herbe sèche, l’illusion que le printemps était certainement tout proche.

Et voilà que l’hiver relève la tête. Oh, doucement, d’abord. Il n’a envoyé qu’une toute petite couche de poudreuse, cinq à dix centimètres, mais assez pour blanchir le paysage.

Mais assez pour grossir le Doubs, qui est prêt à sortir de son lit, en aval de Pontarlier. D’où vient donc cette masse de liquide ? On n’est pourtant pas encore en pleine période de fonte.

La route serpente, suivant la rivière. Eaux noires, courant rapide, celle-ci déborde ici et là sur les champs, mord dans les talus de la rive. Plus loin, ce sont de courtes vagues nerveuses, écume sur la crête, remous inquiétants. Craignant le verglas, je conduis lentement : l’idée de rater un virage, de me retrouver, avec ma voiture, englouti dans les flots, m’incite à la plus grande prudence.

Voici le défilé d’Entreroches. Sur plusieurs kilomètres, le cours d’eau est enchâssé entre deux murs de calcaire gris. Et plus on avance, plus les falaises se font hautes. Parois polies, surplombs arrondis, trous étranges au cœur de la roche. Tout raconte la patience de la rivière, l’usure de la pierre, un milimètre emporté après l’autre, et les siècles qui sont, pour elle, comme des jours.

La grotte miraculeuse, qui s’ouvre dans un tournant. La porte en est close aujourd’hui. Mais on distingue, derrière la verrière, la lueur tremblotante des cierges. Et je me rappelle, pour y être entré un jour, des ex-voto dans la pénombre, des chaises innombrables, jetées comme à la diable, et l’humidité qui suinte sur les parois.

Quelques virages encore, puis la Vallée s’élargit, les berges s’adoucissent. Sur la rive, plate maintenant, deux jumelles imposantes, deux superbes fermes jurassiennes aux grands toits qui descendent presque jusqu’à terre.

Ici, le Doubs se calme, prend son temps, et se met à rêver. De vives, ses eaux se font comme endormies. Et c’est Morteau, la bien nommée.


La patience de l’eau… La puissance de l’eau !

Notre chaîne jurassienne est orientée sud ouest – nord-est. Crêtes, dos ronds, échines définissent de longues vallées, aux fonds pleins de douceur.

Les rivières auraient pu se contenter d’épouser le relief, sagement, elles auraient pu s’écouler tranquillement, en suivant les plissements formés dans la prime jeunesse de la Terre. Qu’est-ce qui leur a pris ? Quelle exaspération soudaine, quel désir d’affirmer leur indépendance? Partout, de Bellegarde à Bâle, ce ne sont que gorges taillées à la hache, cluses profondes, qui traversent les montagnes et brisent l’indolence du paysage. Tous les cours d’eau ont mordu à belles dents dans la roche, comme pour décompartimenter les vallons que la géologie avait séparés. Lentement, millénaire après millénaire.

Comme pour préparer la place, pour beaucoup plus tard, aux chemins des hommes.


CHÂTEAU DE JOUX, FORT DU LARMONT

LE château de Joux est couché comme un sphynx au sommet de sa colline. La tête – étant le plus gros corps de bâtiment – tournée vers le fort du Larmont.

Celui-ci, de l’autre côté de la cluse, se trouve posé sur des bancs de rochers qui s’élèvent, presque verticaux. On dirait des flammes blanches, venant lécher la base de ses murailles. Sur le tableau de Bichet, ces murs trapus sont éclatants, baignés de lumière, coupés par des pans d’ombres nettes. Tel qu’il est représenté, si l’on isolait ce bâtiment du reste du paysage, on pourrait croire qu’il se dresse quelque part dans le Sahara, sur les contreforts désertiques et ocrés du Hoggar… Mais c’est peut_être, simplement, qu’il est frappé par un dur soleil de printemps. Les arbres décharnés du premier plan laissent d’ailleurs entendre que l’on est encore en pleine saison froide.

Les maisons dans la Plaine, au pied des contreforts, sont serrées en troupeau, et plus sombres.

C’est la vie : en haut dans la clarté, se découpant sur le ciel et dominant le monde, les symboles de la puissance brutale; en bas, la piétaille et le simple quotidien.

Plusieurs sentiments, devant ces deux constructions militaires…

D’abord une attirance, comme venue de l’enfance. J’imagine des chevaliers dans l’un, cuirasses et grandes épées, et chevaux qui hennissent devant le pont-levis. Dans l’autre, ce sont des soldats de la guerre de septante, des poilus de quatorze, qui veillent, rudes, sur leur pays.

Puis tout de suite vient la tristesse, et la pitié. Combien de mains écorchées, de dos courbés, combien de coups de fouet, d’injures et de brutalité aveugle pour que je puisse aujourd’hui contempler ces forteresses ? Quelle somme de désespoir, dans les têtes de leurs constructeurs ? Le seul avenir des plus petits, des plus nombreux, était de creuser le rocher, encore et encore, de se casser les reins en traînant les blocs de rochers. Au bout, la mort. À la fin, crever comme un chien…

Bien sûr, les pierres parlent, et les charpentes sont belles, et les grands toits caressent les nuages. Bien sûr, on trouve là les traces d’artisans magnifiques, qui traversent les siècles. Mais je sais aussi qu’en dessous, ce sont les souterrains, les salles obscures et humides. Et je ne puis m’empêcher d’imaginer, là, les bidasses, engoncés dans de gros manteaux de toile rugueuse, chaussés de souliers à clous, les jambes serrées par des bandes molletières. On obéit, on ne discute pas les volontés des officiers, même quand celles-ci sont démentes. Résigné. On pense le soir à son village, les vaches bougent dans la chaleur de l’étable, les vieux se partagent un peu de pain. Et l’on ira mourir, plus tard, dans les tranchées, «aux ordres de quelques sabreurs», comme disait Brel.

L’absurdité, l’idiotie profonde qui préside à toutes les guerres.

Que cela ne revienne jamais…

Un dernier regard avant de me retourner : je garde la lumière, la majesté des forts.

Mais mon amitié, ma compassion, va à ceux qui habitent en bas, derrière leurs fenêtres muettes…


TOUSSAINT LOUVERTURE

TOUSSAINT Louverture, haïtien. Général de division des armées françaises sur l’île de SaintDomingue, qui comprend l’actuelle république d’Haïti. Il prend la tête d’une rébellion, en vue d’instaurer, là-bas, une république noire. Capturé, déporté. Napoléon redoute qu’il s’échappe. Il recherche donc une prison qui soit, en France, le plus loin possible de la mer. Ce bout du monde, c’est le château de Joux. Toussaint y meurt, de froid, diton, à la fin de l’hiver 1803.

Qu’a-t-il vu de notre Jura ?

Le fourgon, fait de planches épaisses, n’a qu’une fenêtre, petite, obstruée par de gros barreaux. Des jours que deux lourds chevaux le tirent, sur des chemins cahoteux. La route est longue depuis l’océan, le prisonnier, fers aux pieds, fers aux mains, est secoué sans cesse. On lui jette, le soir, une vague pitance. Sait-il où on l’emmène ? Pour ses gardiens il n’est peut-être qu’un nègre enchaîné, qu’un esclave révolté, qu’il convient de traiter comme un chien. Attention ! C’est aussi un ancien général, habitué au commandement. Même captif, même humilié, il doit avoir gardé une certaine prestance, une certaine hauteur vis-à-vis des rustres qui l’escortent.

Chaque jour, le froid se fait plus vif: le convoi prend lentement de l’altitude. À la nuit tombée, on fait halte dans des villages. Les paysans, d’abord craintifs, s’approchent pas à pas de la petite troupe, tentent de savoir ce qui se passe. Contre un peu d’argent, les gardes-chiourme leur permettent de jeter un œil dans le chariot. Ils aperçoivent un grand corps affalé dans la pénombre, dans un coin de la cage.

Un matin, c’est la neige, Toussaint constate que le peu qu’il aperçoit du paysage est entièrement recouvert de blanc. Un matin, on passe sous un porche, les roues résonnent sur des pavés inégaux, la carriole s’arrête dans une cour cernée de hauts murs. Un escalier, une forte porte, puis une chambre au plancher rugueux. Des barreaux, encore, à la fenêtre.

  • Tu ne sortiras pas d’ici vivant.

Au pied des murailles, au pied de la colline, les méandres du Doubs à sa sortie du lac Saint-Point. L’horizon est bouché par une crête recouverte de sapins. Rien d’autre.

Au fil des jours, les gardiens ont dû lui raconter l’histoire de cette forêt, «Le Bois du Pendu». Une autre affaire de prisonnier. Le mari de Berthe de Joux, trompé par sa femme alors qu’il était aux Croisades, avait fait accrocher là le corps supplicié de son rival. Chaque matin, durant quinze ans, il fera extraire son épouse de la cellule minuscule où il l’a enfermée, et la forcera à regarder, là-bas, la dépouille de son amant.

A-t-il eu l’espoir de s’échapper, de reprendre la lutte, sur son île de soleil ?

Il avait raison avant le temps. Il est mort seul.

Dans les environs, on a peut-être parlé du nouveau pensionnaire du château. Les soldats fréquentaient les auberges…

  • Et pis alors, ton nègre ?

  • Il a crevé cette nuit, tiens…

En Haïti, lorsque quelqu’un quitte la terre, son âme reste d’abord quelque temps sur place. Pour éviter qu’elle revienne tourmenter les vivants, pour lui faire perdre son chemin, on fait faire au cadavre mille détours entre sa maison et le cimetière. Mais l’âme ne trouvera pas son repos dans l’île. Il faut qu’elle reparte vers « l’autre bord », de l’autre côté de l’océan. En Afrique, au pays des ancêtres.

L’âme de Toussaint a-t-elle trouvé «l’autre bord » ?


LA LOUE

IL est connu que la Loue, cette résurgence majestueuse qui sort, toute formée, de la montagne, est fille du Doubs. On a, à ce que je sais, mis un colorant dans la rivière mère, et on l’a retrouvé quelques jours après dans la source, bien plus bas. On en a conclu que ce qui jaillit là, au pied de la falaise, vient du haut plateau, de la région de Pontarlier.

Mais où, exactement, se situe la perte du Doubs ? Cela doit être connu, quelqu’un doit avoir étudié ce phénomène géologique. Est-ce dans le lac Saint-Point, ou du côté du village de Doubs, ou plus loin, vers Morteau ? Est-ce dans un lieu précis, y a-t-il un gros trou quelque part ? Ou l’eau s’enfonce-t-elle insensiblement, au fil des kilomètres, dans un fond de vallée perméable, dans un sol sablonneux ? Y a-t-il dans la roche un réservoir, un lac souterrain ?

Je n’en sais rien.

Si j’étais un auteur sérieux… plutôt : si je participais à un ouvrage informatif, sur le Jura, je me serais renseigné. En quelques coups de fil, j’aurais élucidé cette énigme. Et sans faire mine d’y toucher, j’indiquerais au lecteur : «Comme chacun le sait, la perte du Doubs se produit à…»

Eh bien non. Pour l’instant, et par choix, je garde mon ignorance. Pour ne pas déflorer le mystère.

Le merveilleux, c’est l’inconnu, l’ailleurs. La poésie et l’imaginaire se nourrissent de pénombre, de paysages à peine entrevus dans la brume. D’où la magie qui émane de notre terre jurassienne, souvent enfouie dans la moiteur du brouillard. Qu’y a-t-il plus loin, là où le regard bute contre une ouate bleutée ? Cela peut être tout près, c’est cependant hors de vue, et possiblement plein d’étrangeté…

Donc, à un endroit indéterminé, une partie incertaine des eaux du Doubs fausse compagnie au courant principal. Après un voyage dans des failles obscures, minuscules peut-être… après s’être précipité dans de sombres couloirs, rivière rassemblée et glacée, torrent furieux… après avoir chuté dans de hautes cheminées, et l’absence de lumière, et l’absence d’œil humain, font que l’écume blanche restera pour toujours un secret de la montagne… après avoir erré, après s’être égaré dans le ventre de mon pays, ces eaux dissidentes deviennent la Loue. Elles sortent du rocher par une bouche noire, et retrouvent le soleil vivant.

Si l’on admettait que le but de toute rivière est de rejoindre la mer, on pourrait dire que cette Loue fait preuve d’une belle intelligence, en coupant au plus droit, en s’évitant un énorme détour, comme le fait sa mère, par Saint-Ursanne et le pays de Montbéliard. Mais les ruisseaux ont-ils une âme ?

Source de la Loue, source du Lison, de l’Orbe, de la Venoge… (Oui, ce « fleuve» vaudois, aussi, est fille du Jura…) Partout jaillit le sang de notre terre. Il faut les avoir vues au premier printemps, ces belles échevelées dans leur exubérance, quand les premiers bourgeons sont à demi ouverts, quand les primevères couvrent les talus de leurs fragiles étoiles jaune pâle. Il faut avoir approché leur flot puissant et tranquille, respiré l’air encore frais, pour avoir une idée de ce qu’est, quelque part, le paradis…


L’ATELIER

LA porte se trouve en haut d’un petit perron, sur l’arrière de la bâtisse. La première fois qu’il m’y avait invité, Bichet m’avait dit :

  • Tu ne peux pas te tromper: c’est après le pont du chemin de fer, une grande maison grise, de style vaguement vénitien. Il y a un parc autour, de grands sapins…

Je ne suis pas encore sorti de ma voiture, que mon ami paraît déjà sur le seuil, bras ouverts. À croire qu’il guettait mon arrivée, derrière ses grandes baies vitrées.

  • Entre donc ! Quel plaisir de te voir !

L’accent est évidemment franc-comtois. Un large sourire illumine le visage bronzé. La bouche est comme coupée au couteau, les cheveux blancs et lisses coiffent le front haut. Au-dessus des pommettes bien marquées pétillent les yeux malicieux. Il pénètre le premier dans l’atelier, m’invite à le suivre en répétant :

  • Quel plaisir de te voir !

Le pas vif est celui d’un jeune homme, à peine si les épaules sont voûtées.

Un escalier en colimaçon se perd vers l’étage supérieur. Sur des meubles de bois clair, des statuettes, des gravures, des fossiles, des coquillages, ramenés de partout, de pays magiques. Aux murs, des œuvres de Pierre, anciennes ou récentes. Ici, quelques lithographies entourent une huile de grandes dimensions, superbe, représentant bien sûr un paysage du Jura : arrière-automne sur des crêtes longues, forêts mauves et brunes sous un ciel pâle. Là, c’est une coulée de lave écarlate sur un capharnaüm de roches noires. Contre un pilier, un autoportrait, vieux d’une trentaine d’années: on le croirait fait d’hier, tant l’expression est restée la même à travers les années. Des rouleaux de papier recouvrent une antique presse en fonte. Sur une vaste table, deux palettes maculées de taches de peinture durcie: les couleurs de Bichet, le blanc bleuté de la neige, le marron et le gris des troncs dépouillés. Dans des pots de terre cuite, des fagots de pinceaux, du plus long au plus court.

En plus de cette profusion d’objets posés sagement, comme assoupis, il y a toujours, sur un chevalet, une toile en cours de travail. Aujourd’hui, c’est une troupe de sapins sombres qui monte à l’assaut des falaises du Mont-d’Or, dont la longue mâchoire va mordre quelques nuages, à peine esquissés.

Luminosité, propreté impeccable de la pièce, il se dégage de cet endroit une impression de grande sérénité…

Ce vaste espace, domaine du peintre, occupe deux niveaux, séparés par une marche. Bichet marque un temps, avant de passer dans la seconde partie de l’atelier :

  • Alors, quels sont tes projets ? Des voyages en vue ?

Si j’ai un regret, c’est bien celui d’avoir connu Pierre trop tard, de n’avoir pas pu le suivre à l’un des bouts du monde, à l’époque où il trottait sur tous les volcans de la planète…

Il m’entraîne dans un coin de la pièce, me désigne une chaise, s’installe sur une autre, en face :

  • Tu as écrit de nouvelles chansons ?

Parmi toutes ses qualités, Bichet possède celle d’être d’un commerce agréable. Et quel bonheur, pour quelqu’un de taciturne, comme moi: il suffit de fournir une brève réponse à ses questions, puis de le lancer dans la jungle de ses souvenirs. Alors, il n’y a plus qu’à se laisser emporter, par la magie de son verbe, sur l’Etna, au Japon, en Érythrée ! Et les heures coulent sans qu’on s’en aperçoive..."


Michel BUHLER - Jura


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