Le Trochiscanthe nodiflore [TN]
n°1020 (2026-15)
mardi
14 avril 2026
"Lettre hebdomadaire" du site "Rencontres
Sauvages"
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![]() Au lever du jour... Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 15 mars 2026 ![]() 8h27 Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 15 mars 2026
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 15 mars 2026 ![]()
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 15 mars 2026
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 15 mars 2026
sur le toit de ma Dacia... Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 22 mars 2026
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 22 mars 2026 ![]()
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La loge
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 29 mars 2026
Au lever du jour...
![]() ![]() ![]() Anémone sylvie Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot samedi 4 avril 2026 ![]() La loge
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot samedi 4 avril 2026 [à suivre...]
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"Me voilà revenu dans l'abri silencieux et pur des montagnes. Le clapotement des temps modernes est de l'autre côté de cent milliards de tonnes de glaciers,de granits, de torrents une vertigineuse barrière d'aiguilles froides déchire le ciel de ce côté. Ici, je suis chez moi nous sommes chez nous, ne faisant pas de différence entre seulement moi et enfin l'homme. Tout est à notre taille. Il n'y a pas de grandeur que je ne puisse égaler. La solitude me permet de connaître le grondement énorme de ma vie. Voir est un délice entendre, un étonnement voluptueux vivre, une qualité. J'ai connu des peaux qui étaient tout le temps dans des baignoires. Et, au-dessus de la baignoire, il y avait une tablette de verre, ou de marbre, ou de pierre précieuse qu'on pouvait rendre parfaitement nette d'un petit coup d'éponge, avec, là-dessus, des pierres ponces, des savons, des laits en bouteille, des alcools, des couleurs fraîches pour les ongles, pour les yeux, pour les lèvres des rasoirs, des pâtes à épiler, des étrilles à beauté, des outils complets de propreté corporelle. Et tout ça servait, d'une façon qu'il fallait vraiment voir au moins une fois dans sa vie pendant de longues heures, avec un scrupule dont il semblait que devait dépendre l'ordre de l'univers entier.
Non, elle ne peut pas vous servir à grand-chose. Elle a des frontières trop serrées contre elle. Elle peut lancer son poing d'or à cinquante centimètres en avant, en allonge utile et avec une force de tant de kilos-limite de quoi assommer un homme, mais certainement pas de quoi assommer un bœuf. Elle peut soulever son poids d'or à un mètre quarante au-dessus de terre et peut-être trois mètres cinquante avec une perche. Elle peut courir trois mille mètres en tant de minutes. Elle peut porter soixante-dix kilos sur ses épaules d'or marcher le long de soixante kilomètres du lever au coucher du soleil. Et, bien entendu, pour ces écorces qui se sont soigneusement cultivées dans les stades, toutes ces limites sont dérisoires elles rayonnent corporellement plus loin. Si loin que ça ? Non, elles approchent centimètre à centimètre de la frontière de fer qu'elles ne pourront pas dépasser. Demain le javelot et le disque frapperont sur les distances infranchissables. Et après ? Car, d'un autre côté, le gouffre imaginaire de l'amour simplement physique est, si j'ose dire (et je l'ose), un cul-de-sac ! Et pourtant, vous ne vous trompez pas. Ce corps que vous faites tremper plusieurs heures par jour dans des baignoires, vous avez raison, il est magique. Vous l'avez instinctivement compris, maintenant que vous avez une soif terrible d'espoir et qu'autour de vous le désert volette lourdement avec ses grandes ailes de sable. Il est magique, et quelle merveille c'est, et que de richesses inouïes il contient! Mais, chaque fois que vous découvrez quelque chose, c'est « par le mauvais bout ». Vous avez cru faire une œuvre considérable en soignant votre peau mais votre âme est couverte d'eczéma. Elle se gratte tout le temps avec ses grands ongles noirs. Tout ce qu'elle mange, elle le prend avec ces griffes pleines de crasse et des écailles du mal. Elle parle avec une gorge lépreuse. Elle a des cuisses qui ne sont jamais lavées d'aucune époque. Elle conçoit dans la pourriture. Elle fait des avortons tout irrités de dermatoses, que vous prenez pour des fleurs. Ses yeux nourrissent les mouches. Elle ruisselle de sanies et de gommes comme les cerisiers malades. Elle souille les prés qu'elle traverse. Les arbres qui la touchent du bout des branches recroquevillent leurs feuilles comme s'ils avaient touché du feu. Les ruisseaux s'assèchent devant elle comme si elle souillait le vent de l'apocalypse. La pluie fume sur ses plaies bouillantes. Son odeur tue les oiseaux au fond des hauteurs. Vous la voyez, portant autour d'elle la terreur et la mort mais vous croyez que c'est la marque de sa divinité. L'âme est la composante de tout. Elle organise elle ordonne, elle unit, elle rejoint, elle se marie, elle se mélange. Pure, elle attache les hommes solitaires dans la compagnie du monde. Elle en fait comme des oiseaux couverts de racines. Je joins raisonnablement ces deux mots dont l'un est vélocité, l'autre immobilité un, l'image même de la danse, de la joie, de l'heureuse vanité du vent l'autre, l'image de la plantation, de la cimentation, de la crispation profonde, de la force éperdue qui serre le monde matériel, l'image de l'amour féroce, l'image de la nourriture. Oh! l'homme solitaire est devenu alors comme un courlis, comme une mésange, une fauvette, une alouette ou une huppe, ou bien ces geais qu'on voit passer à travers les rayons du soleil, si mordorés de plumes qu'on peut croire qu'ils décomposent la lumière comme des blocs de verre. L'homme devient cet habitant de l'air, quand il a l'âme pure. Il devient même l'habitant d'un monde bien plus subtil que l'air et, ce qui paraissait être le vide, où nul ne pensait pouvoir appuyer de la vie, c'est pour lui le milieu le plus habitable, le plus nourrissant, le plus savoureux, le plus joyeusement solide. Il n'est plus question de solitude humaine, de condition humaine, de toutes ces grandes illusions, sévères et puantes comme des cadavres verts, qu'on a créées il y a longtemps, en même temps que les lois spirituelles. Il n'y a plus que solitude cosmique, condition cosmique de l'homme. Une position naturelle dans le catalogue des matières où c'est d'une belle vanité que de se plaindre, puisque toutes les plaintes ne modifieraient rien (c'est si évident que même l'intelligence l'entend), où la plus grande gloire (et qui touche immédiatement sa récompense) est de comprendre la succulence extrême de cette position et d'en jouir car c'est exactement ce que la nature entend par vivre. Une âme pure est violemment rejetée en dehors de toutes les lois spirituelles. La crasse d'âme est très ancienne. Dans les plus vieux livres de contes qui nous ont été transmis la Bible, l'Odyssée, on trouve parfois dans la popularité du texte des traces de petites poésies involontaires qui sont encore de la propreté. Mais, bien avant ces temps-là, il aurait fallu soigneusement lessiver et frotter les coins de poils et les endroits travailleurs de l'âme, où naturellement elle se salissait plus vite. A l'époque de la création des lois spirituelles, elle était déjà devenue une sorte de comte d'Orgaz, un flot de pus serré dans une armure inutile (dont l'acier même a l'air de vomir) effondrée entre les bras des prêtres et des nobles. Seulement, le consolant, quand on regarde l'enterrement du comte d'Orgaz, c'est qu'il est mort et qu'il s'en fout, et qu'au fond il est le grand vainqueur de tous ces évêques et de tous ces soldats qui sont là, à ne plus savoir que faire de cette pourriture crustacée dont ils ont plein les mains, essayant de s'en débarrasser les uns sur les autres comme des pitres englués dans du papier tue-mouches. Mais l'âme? Instinctivement, encore une fois et malgré vos philosophes, vous êtes arrivés à savoir qu'elle est immortelle. Oui, elle est immortelle. Regardez dans quel état est l'âme humaine maintenant et dites-moi si c'est consolant de savoir que, malgré tout, elle est encore vivante qu'elle ne mourra jamais, malgré toutes ses plaies ! On n'a jamais essayé de la laver complètement avec tout ce luxe de lait, de savons, de ponces et de brosses. On n'a jamais essayé de la purifier de son mal. A l'époque de la création des lois spirituelles, ils étaient tous là avec leurs mitres, leurs chasubles de dentelles, leurs crosses et leurs ornements. Tout ça, verdissant dans l'odeur de la saleté, avec des ors que le simple reflet de l'âme lépreuse semblait décharner au fond même de l'imputrescible métal. Ils n'étaient pas médecins, ils étaient orfèvres. Ils n'ont pas essayé de guérir ils se sont servis des plaies avec une intelligence et un « métier magnifiques. Ils nous ont orné toutes ces flaques de pus avec des perles, des diamants, des cabochons. Ils ont entouré les purulences de beaux petits diamants théologiques et philosophiques d'un peu loin, on ne pouvait plus distinguer le bubon du cabochon d'améthyste. Ils ont enfermé ce ventre carié dans des cuirasses d'acier. Alors, après, ils ont mis tout ça debout comme un roi mort, un roi ruisselant de mort verte, et, en avant, le long des siècles, c'est ça qui a fait le social, c'est cette âme humaine. C'est elle qui compose le social moderne, les États et les régimes politiques modernes ce monde de puanteur où nous étouffons. Toutes nos espérances ont été tuées. Nous avons regardé de tous les côtés de droite et de gauche. Nous sommes allés le plus loin possible dans toutes les directions, les uns et les autres, de bonne foi. Partout ces cuirasses cadavériques, partout ces chancres ornés, partout ces rois verts, partout ces Orgaz ruisselants de sanie..."
Jean GIONO - Le poids
du ciel
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