Le Trochiscanthe nodiflore [TN]
n°1014 (2026-09)
mardi
3 mars 2026
"Lettre hebdomadaire" du site "Rencontres
Sauvages"
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Pour regarder et écouter,
Une lumière naît au
printemps Une couleur se
déploie Elle veille sur la
pelouse, Puis, comme
l’horizon recule Une subtile douleur |
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![]() L'étang La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang mardi 20 janvier 2026 ![]()
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang mardi 20 janvier 2026 ![]() L'étang La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang mercredi 21 janvier 2026
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang mercredi 21 janvier 2026
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang mercredi 21 janvier 2026
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang mercredi 21 janvier 2026
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang mercredi 21 janvier 2026 <image recadrée>
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang mercredi 21 janvier 2026
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![]() Foulque macroule à
sa toilette
mercredi 21 janvier 2026
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang mercredi 21 janvier 2026
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recadrée>
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La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs), au bord de l'étang mercredi 21 janvier 2026 |
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"Prologue
Le soleil est couché depuis un moment. Mais il ne fait pas encore assez nuit pour un meurtre, malgré tout. Le côté oriental de l’île baigne dans un crépuscule pourpre ; la lune ne se lèvera pas avant plusieurs heures. Les rares lueurs qui teintent encore le ciel se reflètent, pâles et roses, sur les eaux inhabituellement calmes d’An Loch Dubh, réduisant à deux silhouettes l’homme et la femme qui sortent en courant de la maison. Depuis plus d’une heure, seule la lumière allumée derrière une fenêtre du rez-de-chaussée rompt le crépuscule, vacillant faiblement, comme une bougie, dans sa lutte contre la pénombre envahissante. Elle brûle toujours lorsque les silhouettes s’enfuient de la masse noire dressée contre le ciel. Le silence de la nuit n’est brisé que par le soupir du bras de mer déferlant entre les caps pour venir noyer la minuscule plage de sable sous le flot montant. L’homme et la femme courent au sommet des falaises, indifférents à la phosphorescence de l’eau salée qui éclabousse de blanc les rochers trente mètres plus bas, au bruit des vagues qui masque leurs paroles échangées en hurlant. Jusqu’à ce qu’il la rejoigne à grandes enjambées, lui saisisse le coude et la fasse pivoter. Alors, la stridence de la voix de la femme s’élève dans la nuit. Paroles perdues, mais dont le sens est clair. Il lui attrape l’autre bras, la secoue. Elle se dégage d’un mouvement brusque et lui lance au visage sa paume ouverte. La force de l’impact se devine à la brusque torsion de la tête de l’homme. Ensuite, il y a un blanc. Une pause qui aurait pu durer une demi-seconde ou toute une vie. Avant qu’il ne lève la main pour la frapper. Elle recule en chancelant, sous l’effet de la surprise ou de la violence du coup, se tourne à moitié, perd l’équilibre. La panique de l’homme est presque palpable lorsqu’il plonge en avant pour la retenir. Mais elle échappe à sa prise, aussi insaisissable que la rédemption, bascule de la falaise, tournoie dans la nuit, disparaît derrière un affleurement de gneiss lewisien noir. La plus vieille roche terrestre, témoin de l’extinction d’une vie, tel le flamboiement fugace d’une allumette craquée dans l’obscurité de l’éternité.
Chapitre 1 I
Il était tôt. L’exceptionnelle période de beau temps avait attiré touristes et midges en nombre presque égal sur cette île située au large de l’ultime bastion nord-ouest du continent européen. Les voix des enfants résonnaient dans le matin lumineux, leurs pieds laissaient de minuscules empreintes sur le sable mouillé. Par-dessus le bruit de la mer s’éleva un avertissement crié par les parents qui, chargés de chaises pliantes, de nattes et d’un panier de pique-nique, se hâtaient sur la route étroite descendant à la plage. Soudain, lancé comme une flèche, un hurlement aigu et solitaire sema la terreur ; tout le matériel fut abandonné sur place, le sable se mit à voler dans le sillage des pas rapides qui se précipitaient vers le bord de l’eau. Les enfants se tenaient de chaque côté d’une forme humaine s’élevant et retombant légèrement au rythme du va-et-vient des vagues, les cheveux étalés comme des algues sur le sable. La jeune femme fixait le ciel qui se reflétait dans le bleu de ses yeux grand ouverts. Un joli visage, mais très abîmé sur le côté gauche où du sang délavé par l’eau de mer coulait d’une entaille à la joue. Son T-shirt était déchiré, l’encolure arrachée, un sein exposé. Elle était pieds nus, sa culotte blanche déchiquetée en bandes ensanglantées. L’une des enfants tourna vers ses parents un visage très pâle, la mort de l’innocence déjà perceptible dans son regard sombre. Et, d’une toute petite voix, demanda :
II
George Gunn plia sa veste qu’il posa soigneusement sur le siège du conducteur avant de claquer la portière. Pas encore neuf heures et demie, et le soleil chauffait déjà. Il fixa son Motorola Airwave2 à sa ceinture puis remonta les manches de sa chemise bleue, juste sous le coude.
Cette perspective semblait réjouir l’inspectrice Louise McNish. Gunn grogna et lui jeta un regard noir par-dessus le toit de la voiture. Il préférait le vent qui soufflait de la mer, la pluie qui cinglait le visage. Juste une question d’habitude, pensat-il. McNish, une bonne vingtaine d’années de moins que lui, venait du continent. De la douceur du Sud. Un lieu nommé Glasgow. Là-bas, les gens couraient se mettre à l’abri dès la première goutte de pluie. Il tourna les yeux vers le rivage. Depuis le parking gravillonné, au-dessus de la plage, il voyait émerger d’un banc de sable le rocher noir exposé à marée basse, ainsi que la ligne ondulée des algues abandonnées par la marée haute. La brise transportait leur odeur salée et familière. À côté d’un Nissan X-Trail blanc, une ambulance était à moitié garée sur le sable, le clignotement de sa lumière bleue quasiment absorbé par la brillance de ce soleil de fin août. Une femme accroupie au niveau de la laisse de mer se penchait sur une silhouette étendue là où le sable descendait en pente douce. Un policier en uniforme et deux ambulanciers les regardaient. La mort paraissait singulièrement inappropriée par une si belle matinée. Suivi de Louise, Gunn traversa la plage, ses boots noires laissant des marques profondes sur le sable mou. L’uniforme le salua d’un signe de tête et s’écarta. Le médecin leva les yeux vers lui. Des cheveux blonds tirés en arrière, retenus par des pinces. Un visage énergique, pâle, sans maquillage. Elle avait l’air las.
Gunn promena son regard sur le corps et sentit son estomac se retourner. Il connaissait cette fille. Pas personnellement. Mais son visage lui était familier. Un visage saisissant, avec des lèvres pleines qu’il avait souvent vues s’entrouvrir pour rire. Ses longs cheveux châtains s’étaient emmêlés dans les algues, ses yeux bleus le fixaient, presque accusateurs. Il savait, bien sûr, que ce n’était que dans son imagination. Cette vieille culpabilité éprouvée dès qu’il se trouvait confronté à une mort qu’il n’avait pas pu empêcher. Il ferma les yeux. Comment s’appelait-elle déjà ?
Gunn hocha la tête. Oui, il s’en souvenait maintenant. Il rouvrit les yeux et observa les traits de la victime, notant la contusion sous l’œil gauche, l’entaille sur la joue droite.
Le Dr Samantha Blair, sur l’île depuis douze mois, était venue occuper un poste vacant au cabinet médical de Stornoway, apportant avec elle l’expertise précieuse de trois années passées à travailler avec un médecin légiste d’Aberdeen. Le pouvoir en place à Church Street l’avait immédiatement nommée médecin de la police. À ce titre, elle s’occupait des suicides et des morts accidentelles. Mais il semblait que ce fût son premier meurtre.
Sam haussa les épaules.
Elle se releva, en étirant ses muscles raidis.
Gunn n’entendait rien d’autre que les cris des mouettes volant autour des falaises où elles nichaient, et le bruit de la mer en train de se retirer, aspirée de nouveau dans le Black Loch. Les rayons du soleil tombaient, aussi étincelants que des joyaux sur la surface de l’eau ; au-delà du cap, il vit un fou de Bassan plonger depuis East Loch Roag pour pêcher un poisson. La vie continuait comme depuis la nuit des temps aux confins de l’océan Atlantique et de l’extrême nord-ouest du continent européen. Sauf pour cette pauvre fille, à ses pieds. Et il savait que tout serait encore là lorsque, à son tour, il serait mort. Malgré les supplications de sa femme, il ne voulait pas prendre sa retraite parce qu’il avait le sentiment que cela ne ferait qu’accélérer l’arrivée d’un terme qu’il avait résolument refusé toute sa vie. Une issue qui devenait de plus en plus difficile à ignorer. Il laissa son regard tomber une fois de plus sur la forme inanimée de Caitlin Black et ressentit comme une injustice d’avoir survécu à quelqu’un de si jeune. Quelqu’un à qui la vie souriait. Sam s’était de nouveau accroupie ; sa voix le tira de sa rêverie :
Il cligna des yeux pour se recentrer et se baissa à côté du médecin, qui avait commencé à écarter avec précaution les mèches encroûtées de sel de la jeune fille. Les extrémités d’une fine chaîne en or étroitement emmêlée dans les cheveux captaient la lumière du soleil. En tournant la tête de la morte sur le côté, elle révéla un petit objet, en or lui aussi, niché derrière l’oreille gauche. Toujours attaché à la chaîne. Gunn fronça les sourcils et l’examina de plus près.
Gunn lui jeta un regard surpris.
Gunn porta la main à la poche arrière de son pantalon pour prendre son téléphone Samsung. C’était ce qu’on donnait maintenant aux policiers en remplacement du traditionnel carnet de notes noir. Un Terminal Portable selon la prosaïque dénomination officielle. À la différence des vieux carnets, on pouvait s’en servir pour prendre des photos, enregistrer des dépositions, taper des rapports et les envoyer sans fil. Gunn le détestait. Il tâtonna un moment pour trouver comment activer sa fonction caméra. Louise se pencha vers lui et toucha l’écran.
Une image de la fille couchée sur le sable apparut à l’écran. Il prit plusieurs clichés avant de demander au médecin d’écarter de nouveau les cheveux afin d’obtenir un gros plan du pendentif. Quand il se releva, il entendit son genou craquer et sentit un pincement douloureux en bas du dos.
Le policier en uniforme ne demandait qu’à se rendre utile. Un jeune agent, fraîchement sorti de sa période de probation.
Il se tourna et indiqua un endroit quasiment au-dessus de leurs têtes. Huit mètres de roche noire s’élevaient dans le bleu du ciel, prolongés par les pignons et lucarnes du toit d’ardoise d’un cottage peint en blanc qui rompaient la ligne d’horizon..."
Peter MAY - Loch noir
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