Petit texte :
"Depuis
la veille, l’oeillard de l’étang, grand ouvert, tirait
: cela faisait à la surface de l’eau un entonnoir aux parois
luisantes, un tourbillon tranquille et fort, si continûment régulier
qu’il apparaissait immobile. Mais, par instants, quelque feuille
morte, quelque brindille de jonc flottante, aspirée d’un
attrait invincible, accélérait son glissement peu à
peu, et, basculant soudain, s’engouffrait en chute vertigineuse.
On entendait sous la digue en chaussée une rumeur de cascade
souterraine. Le courant jaillissait au pied du talus gazonné,
filait d’une seule coulée bourbeuse dardée raide
à travers les prés. Du ruisseau de Bouchebrand débordé,
on ne distinguait plus que les hampes des joncs, les quenouilles veloutées
des massettes, parcourues toutes au choc des eaux d’une ondulation
trémulante et qui se propageait très loin.
Toute la nuit encore, l’oeillard avait tiré. Toute la nuit,
de sa maison, le garde Tournefier en avait entendu le fracas monotone.
Derrière ses volets clos, les ténèbres retentissaient
de ce lourd et frais grondement. Il l’entendait du creux de son
sommeil, en même temps qu’à son flanc, dans l’épaisseur
duveteuse de la couette, il sentait vaguement le poids abandonné
et chaud du corps de Tasie, sa femme. Et quelquefois, ce bruit l’éveillant
tout à fait, il recouvrait soudain la conscience des choses familières
: il distinguait vers le chenil le souffle ronflant de son vieux chien
Pillon, le choc mou d’un lapin qui se retournait dans sa caisse,
l’ébrouement d’ailes d’une poule au perchoir
ou celui d’un faisan dans la volière d’élevage.
C’était, sur la maison, l’enveloppement de l’espace
familier, la houlée lointaine des pineraies au passage d’un
coup de vent, le cri rouillé d’une chevêche en chasse,
toute la grande paix vigilante des nuits, où cette nuit s’entendait,
infatigable, le grondement de l’oeillard au travail."
Raboliot
– Maurice GENEVOIX.