Mardi 27 mars 2007
Dernières images du site "Rencontres Sauvages" : 58
Si cette page ne s'affiche pas correctement, cliquez [ici]


Baume-les-Messieurs
Dimanche 18 février 2007
Jura

Vue l'Abbaye de Baume-les-Messieurs (elle abritait des moines, d'où le nom du village).

Le Village de Baume-les-Messieurs, vu d'un des belvédères donnant sur la reculée.
(Baume = rocher, falaise)

La source du Dard et ses gours, près de la grotte de Baume-les-messieurs.

Cascade du Dard

Le long du Dard.



Un petit texte :

"
LE HIBOU ET LA BALEINE

Avoir aperçu une bête sauvage – dauphin, loutre, héron, renard, vipère – me fait ma journée. Quand je rencontre un nouveau visage, je n’ai pas de repos que je lui aie trouvé son animal, son homologue en physionomie dans les univers immenses de Cuvier, de Fabre ou de Linné. Ces apparentements, je ne sais pourquoi, me rassurent. J’écoute mieux un claveciniste lorsque je découvre que son jumeau zoologique est l’échassier africain dit « serpentaire », et j’ai terminé sans problème un film qui en posait beaucoup du jour où j’ai compris que la monteuse que je voyais de profil six heures par jour était un charançon.
Cette parenté avec le monde animal que je ressens profondément remonte aux jours lointains de cette Arche où nous vivions plutôt serrés mais tous ensemble et où, pendant mille interminables journées de pluie, de solides connivences se sont établies.
Après que Noé eut échoué sa coque sur les flancs du Mont Ararat, cette grande ménagerie s’est vidée ; chacun est retourné à ses affaires, de son côté, les uns vers Nachitchevan, les autres vers Maku, comme si cette cohabitation n’avait été qu’un songe. Ce jour-là, beaucoup de promesses ont été oubliées et l’humanité a perdu en partie de sa substance. Puis les théologiens auxquels ces promiscuités paraissaient suspectes et de nature à détourner l’attention jalouse que le Ciel exige de nous ont jugé bon de refuser une âme au monde animal qui s’en est évidemment offensé. Dommage, et quel gâchis ! Depuis, les serpents se sont mis à nous mordre ; les araignées à nous piquer ; les corneilles à vider les orbites des pendus.
N’étant pas certain d’avoir une âme, je n’ai pas souffert de ce divorce et j’ai aujourd’hui aussi besoin de totems qu’un chasseur magdalénien.
Il ne faut, bien entendu, pas confondre l’animal auquel on ressemble et ceux que l’on choisit comme protecteurs ou compagnons. Mon jumeau animal est un petit lémurien de Madagascar qu’on appelle « Tarsier spectre ». Spectre, à cause des gros yeux qui lui permettent d’y voir la nuit. Ses déplacements n’excèdent pas huit mètre par jour. Le vieux Larousse que je possède précise que « parfois, il mange un fruit ». Je suis un angoissé qui travaille trop et tourne autour de cette planète comme une goutte de mercure. Voyez comme ces ressemblances sont trompeuses ! N’empêche que ceux qui me connaissent et tomberaient sur un « Tarsier spectre » dans la jungle de Madagascar jureraient, main sur la Bible, m’avoir vu dans un buisson au Sud de Diego-Suarez.
Les animaux-totems, c’est tout autre chose. Le hibou et la baleine n’était pas dans l’Arche de Noé. Vous me direz que la baleine n’était pas dans l’Arche, c’est vrai ; elle batifolait autour avec cette anxiété maternelle des mammifères marins qui depuis toujours nous portent et témoignent une affection à laquelle nous ne comprenons goutte parce que nous sommes si cons. Quant au hibou, toujours perché sur la barre du gouvernail, son hululement faisait office de sirène et signalait les sommets à fleur d’eau ou les grosses souches (c’étaient des cèdres du Liban) à la dérive. Quatre mille ans ont bien pu passer, jamais aujourd’hui je n’entends son cri sans nostalgie et gratitude. Je mets alors aussitôt mes mains en coque et « chouanne » pour lui réponre, comme un bon petit vendéen.
Cette alliance ancienne que j’avais un peu oublié m’est revenu à Tokyo, comme une lettre perdu, le 12 décembre 1964… Notre deuxième enfant venait au monde et j’avais été chassé de la salle d’accouchement par des religieuses prussiennes qui jugeaient, bien à tort, que tout ce qui avait été fait sous les draps sentait un peu le fagot et que, ergo, le conjoint n’avait rien à voir dans cette affaire. J’attendais donc, dans un bistrot voisin de l’hôpital que le travail soit terminé en pestant contre ces puritaines. J’étais noir de sommeil, les poings sur les yeux, devant un carnet couvert de prénoms (la naissance prématurée nous avait pris de court) et tâchant de prendre des notes. J’ai dû m’endormir, le menton dans les mains. Quand le patron m’a réveillé, j’ai pu lire, en bas de la page, sous « …Mathieu, Adrien, Manuel, Antonin… » deux lignes d’un graphisme hypnotique, tracées par une main qui était pourtant la mienne : … « Pour parrain et pour marraine, le hibou et la baleine
."

Juin 1992

Nicolas BOUVIER – Le Hibou et la Baleine


Voir la liste des anciens numéros de "Dernières Images" (les archives) : cliquez [ici]

Site internet : Rencontres sauvages

Me contacter : pascal@pascal-marguet.com

 

Pour vous désinscrire, vous pouvez m'envoyer un e-mail avec pour objet "désinscription",

en cliquant

[ici]