Le Trochiscanthe nodiflore [TN]
n°1012 (2026-07)
mardi
17 février 2026
"Lettre hebdomadaire" du site "Rencontres
Sauvages"
explications sur le nom de cette lettre :
[ici]
ou [ici]
Si cette page ne s'affiche pas correctement,
cliquez [ici]
|
Pour regarder et écouter,
Sea-Fever
|
|
![]() En montant vers le Fort Mahler... La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs), Fort-Mahler mardi 20 janvier 2026 ![]()
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs), Fort-Mahler mardi 20 janvier 2026 ![]()
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs), Fort-Mahler mardi 20 janvier 2026
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs), Fort-Mahler mardi 20 janvier 2026
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs), Fort-Mahler mardi 20 janvier 2026 ![]()
![]()
![]()
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs), Fort-Mahler mardi 20 janvier 2026
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs), Fort-Mahler mardi 20 janvier 2026
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs), Fort-Mahler mardi 20 janvier 2026
![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() Chamois femelle La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs), Fort-Mahler mardi 20 janvier 2026 ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() Chamois femelle La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs), Fort-Mahler mardi 20 janvier 2026 ![]() ![]() ![]() La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs), Fort-Mahler mardi 20 janvier 2026 ![]() ![]() ![]()
![]() Hellébore fétide La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs), Fort-Mahler mardi 20 janvier 2026 ![]() ![]() ![]()
La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs), Fort-Mahler mardi 20 janvier 2026 ![]() ![]() Château de Joux La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs), Fort-Mahler mardi 20 janvier 2026 ![]() ![]() Chamois mâle La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs), Fort-Mahler mardi 20 janvier 2026 <au 100 mm macro !!> ![]() ![]() Hellébore fétide La Cluse et Mijoux (Haut-Doubs), Fort-Mahler mardi 20 janvier 2026 |
|
"Des loups-garous hérités de la mythologie et des vampires en Transylvanie, des enfants nés d’ours violeurs des pays baltes aux Pyrénées, des hommes qui laissent des empreintes de rennes en Sibérie, des serpents qui parlent en Estonie, un Dieu-éléphant en Inde écrivant à la pointe de sa défense, une femme-renard au Japon, et, partout dans le monde, des esprits et des divinités… C’est souvent dans la forêt que naissent les histoires, que s’ouvrent le temps du rêve et l’espace du mythe. Un territoire à la fois familier et étrange, où les sens sont trompés à chaque pas, faisant vaciller la notion même de réalité. Sous les tropiques, dans la selve, les branches et les feuilles tombées à terre pourrissent en dégageant une odeur de mort. La touffeur, chaude et humide, charge l’air de moisissures et corrompt la peinture, les constructions, contrant toute tentative d’anthropisation. La vue est limitée par la profusion de végétaux sous lesquels glissent des êtres énigmatiques. Il s’y faufile des créatures que l’on ne connaît pas ; y résonnent des cris que l’on ne comprend pas. Est-ce le vent qui agite ce buisson ou une bête en train de se mouvoir ? Le vacarme des cris de centaines d’oiseaux trouble l’orientation, les hurlements des singes noirs font trembler la canopée ; et le silence lui-même n’apporte aucun réconfort, car alors c’est qu’un fauve est en train de roder. Tout n’est qu’illusion d’optique. Des chenilles urticantes se parent de couleurs magnifiques, les phasmes prennent l’apparence de bouts de bois, les plus belles baies sont toxiques. À chaque pluie, des sangsues voraces apparaissent par milliers. Des serpents se tapissent sous les rochers ou à l’affût sur une branche, prêts à se laisser chuter ; tout semble guetter sa proie. Tout est venin, crocs, frôlements, ventouses et sucements ; l’esprit s’égare et chavire ; la forêt appelle la folie et le sang.
Nul hasard donc si notre histoire démarre par l’action d’une lame à double tranchant : un poignard destiné aux zombies – pas ces vivants empoisonnés, enterrés puis réduits à l’esclavage en Haïti, mais des défunts inaccomplis qui, au lieu de partir sagement au pays des morts, refusent leur sort et restent pour tourmenter les vivants. Mais le poignard viendra plus tard. Pour l’heure, la victime, Ariane, ne sait pas encore que la jungle va constituer le décor factice de son agonie. Elle ne sait pas encore que son meurtrier s’appelle Cadillac et que l’année s’achèvera dans un bain de sang. Pourtant, tous les personnages, ceux qu’elle a connus comme ceux qu’elle va créer dans son délire (car ceci est un délire, l’histoire d’un dernier soupir, rauque et humide, chargé de souvenirs et de ces fictions que l’on s’invente à l’heure de mourir), tous les personnages sont déjà en place. Là, un homme coiffé d’un panama effectue un pas de gymnastique en coulisses. Devant la glace teintée d’un aéroport, une jeune femme remue des lèvres silencieusement en tressant ses cheveux blonds. Deux enfants patientent en balançant leurs jambes sur un muret, les doigts graisseux de beignets. Un berger allemand frétille de la queue à l’arrivée d’un soldat qui lui tapote les flancs en passant. Chacun attend son heure. Mais il n’y a personne, dans la pièce réservée aux costumes, pour s’occuper de la jeune guenon qui geint à fendre le cœur, accrochée à une paire de bottes en caoutchouc. Madeleine est en retard, Cadillac n’est pas encore arrivé. Ils ont encore un peu de temps. Car ce matin-là, pour Ariane, la jungle n’existe encore que dans les nouvelles qui s’affichent sur son écran. Cela fait dix jours que les niños ont disparu. Les journaux ont reconstitué les circonstances de l’accident, publié des photos de l’aérodrome et multiplié les reportages sur place, au village où vivaient les enfants. Mais depuis le crash, on a perdu leur trace. Ariane n’est jamais allée dans la jungle ; à trente ans, elle n’a même jamais pris l’avion. Pourtant, comme Le Douanier Rousseau qui peuplait ses toiles de tigres et de jungles luxuriantes sans avoir jamais quitté le pays, associant de manière très approximative tiges et fleurs dépareillées ou faisant pousser des oranges dans les acacias, Ariane rêve et invente sa propre jungle : chaque matin elle prend son café au milieu de la forêt tropicale, entourée de fauves et de gémissements. Comme des millions de personnes dans le monde, elle vit, depuis l’accident, au rythme des flux d’informations. Elle lit tout ; et ses cauchemars se peuplent de lianes et de boue. Son compagnon, Sacha, est soucieux. Il pense que l’inquiétude d’Ariane pour les niños vire à l’obsession. Il faut dire qu’Ariane, quand elle s’entiche d’un sujet, a tendance à l’épuiser. Le sujet, pas Sacha, qui est un compagnon d’une étonnante stabilité. Qu’il s’agisse de l’interprétation des rêves, de la broderie ou de la permaculture, une fois son intérêt piqué elle écume les livres,romans comme essais, les films, les entretiens, picore çà et là tout ce qui se rapporte à sa passion du moment. Or quand on est obnubilé par une chose, il est commun d’en voir partout le reflet. Soudain, vous allumez la radio et l’invité justement évoque ce sujet qui vous hante depuis des jours. Au café vous attrapez un mot qui vous y fait penser, un titre dans le journal, une affiche dans le métro, partout vous en trouvez mille échos. À l’instar de la pierre d’aimant attirant la limaille, vous devenez l’épicentre d’un monde monomaniaque, entièrement dévolu à votre nouvelle lubie. Les coïncidences peuvent alors devenir très troublantes, et amener la personne-aimant à croire que c’est son esprit qui fait jaillir ces présences, qui provoque ces événements qui n’ont en fait aucun rapport de causalité – du moins aucun qu’on puisse expliquer. C’est ce que Carl Gustav Jung appelle la synchronicité. Imaginez qu’à l’occasion d’une flânerie vous pensez à quelqu’un que vous n’avez pas vu depuis des années, mettons un ancien amoureux de lycée. Le lendemain, vous le croisez en allant au supermarché. Miracle magnétique ? À moitié seulement. Il a pris trente ans, autant de kilos, sa chemise est souillée d’un résidu de déjeuner ; vous l’ignorez et accélérez le pas, sans songer qu’il fait la même chose de son côté. Mais vous auriez aussi pu y voir un signe du destin et, qui sait, entamer une nouvelle vie. Ou mettons que vous êtes, comme Jo March, en colère contre votre sœur qui a jeté votre manuscrit au feu, ou, si vous n’écrivez pas, que vous raffolez du cake dont elle a pris la dernière portion, bref vous souhaitez sa mort, et trois heures après, en rentrant de l’école, elle se fait renverser par un camion. Ou encore, vous rêvez d’un oiseau blessé dont les yeux saignent et au petit matin, en prenant votre voiture pour aller au travail, vous écrasez un geai, ses plumes bleues volent, vous faites une embardée. Je pense que vous voyez. Synchronicité. Ariane, donc, est obsédée par la disparition des niños dans la jungle. Leur sort la tourmente depuis plus d’une semaine, c’est le matin, elle a mal dormi. Elle est anxieuse à cause d’un rendez-vous médical pénible auquel elle doit se rendre dans deux heures avec Sacha. Pleine de sommeil, elle se sert une tasse de café brûlant, s’assoit dans la cuisine et allume son écran. Dans la salle de bains, Sacha se prépare. Ariane, elle, ne bouge toujours pas. Son café refroidit ; seuls ses yeux et ses doigts s’activent. Absorbée par les nouvelles des niños, elle perd conscience de ses coudes sur la table, de la musique qui vient du salon – un air d’opéra trop léger pour couvrir le bruit de la radio qu’elle a allumée par habitude, qu’elle n’écoute pas, où un spot de publicité succède à un humoriste criard dont la direction semble imaginer que les obscénités ne deviennent drôles qu’assénées le volume à fond. Mais Ariane n’entend rien, elle n’est que tétine en plastique et joie primale : les équipes de recherche ont retrouvé un biberon. — Ariane, lui souffle Sacha dans l’oreille, on va être en retard. Un frisson la ramène au monde. Elle tourne la tête, embrasse les lèvres encore tièdes et humides de Sacha et lui montre l’écran. Un biberon sale aux poignées roses est posé sur une feuille plissée de plastique transparent, comme une pièce à conviction. Sacha fronce les sourcils. — Mon amour, je ne sais pas si tu devrais… Elle lève les yeux le temps d’un sourire pour le rassurer. Elle prétend que ça va. Mais ce n’est pas vrai. Ariane, en surface, a une vie banale. Mais à l’intérieur ça bout, ça frémit, ça s’entaille. Au cabinet médical, un couple patiente déjà dans la salle d’attente. Ils ont l’air trop vieux pour être là, se murmurent des bêtises à propos de belles-mères à qui il faut le dire ou pas. La pièce est baignée de lumière, les stores sont relevés, il fait une chaleur épouvantable, une plante verte meurt dans un coin. Ariane garde les yeux baissés sur le parquet peint en blanc, ses lèvres tremblent et son genou tressaute. Sacha presse sa main, tente de croiser ses yeux, en vain. Ariane est très pâle. Sur l’accoudoir du fauteuil en rotin, ses avant-bras diaphanes sont veinés de lianes. Enfin la secrétaire appelle son nom. Ariane pose machinalement une main sur son ventre en se levant. — Vacuité utérine et absence de résidus ovulaires, les rassure le médecin. Deux semaines après l’expulsion, c’est parfait. Tout est normal. Sous un tube à néon, le ventre enduit de gelée et les yeux mouchetés de tissus noirs et blancs, Ariane se noie dans le matelas en skaï. Elle a envie de crier. Rien n’est normal..."
Corinne MOREL DARLEUX - Chimères
tropicales
|
|