Dimanche
14 mai 1995
Pointe
de Forillon (Baie de Gaspé) - Rorqual bleu
(Blue Whale)
"L'animal se propulsait par bonds successifs et, projetée
sur un plan vertical, sa marche décrivait une série d'ondulations.
Quand il sondait, une bonne partie de la queue s'élevait au-dessus
des flots, une palette souple, musculeuse, de la taille d'un gouvernail
de cargo, puis elle s'abattait avec une claque retentissante. C'était
probablement un rorqual, une baleine bleue. Elle devait atteindre vingt-huit
ou trente mètres. En cette fin morose, de la plus destructrice
des époques, peu de gens, sauf les baleiniers – mais ceux-là
ne songent qu’à tuer – auront eu la chance de voir
défiler à courte distance, dans la plénitude de
ses forces et superbement disponible, l’un des plus grands animaux
du monde. Et grâce à cette présence fabuleuse, le
monde lui-même suscitant un acteur à son échelle,
se haussait à d’autres dimensions. Des siècles d’immobilité
se déployaient brusquement, et le granit se mouvait, nageait,
respirait ! Je revois à présent l’océan rebroussé
par la proue de ce Nautilus de chair, la colline ruisselante de son
corps, les arcs-boutants pacifiques… J’entends les sifflements
de l’écume, le halètement vaste et régulier
de la machine respiratoire. Je ressens une nouvelle fois, profondément,
le choc d’un tel spectacle, l’impression de puissance, de
souplesse, de confiance qui naissait des évolutions de cet être
parfaitement adapté à son propre milieu, né de
la mer, modelé par elle, en exprimant si naturellement la vie
frémissante et l’immensité, car l’Esprit des
solitudes animait aussi la grande et innocente créature. Je sais
que durant quelques secondes, au fond d’une crique perdue du Groenland
sud, j’ai presque atteint les sources de la pure beauté,
inséparable d’un sentiment plus large de fraternité
cosmique ; que depuis cette rencontre rien n’a été
tout à fait pareil, et que par la suite il m’a fallu dater
secrètement les choses d’avant ou après cette baleine."
Samivel - L'oeil émerveillé ou la Nature
comme spectacle